Terreau fertile de ce phénomène, la pandémie de covid-19 a marqué les esprits comme une époque de doute. L’expertise scientifique s’y est retrouvée noyée dans un brouhaha médiatique d’opinions et de réactions, dans un climat d’inquiétude et un contexte médical et social inédit. Il en est ressorti l’impression que la confiance dans les institutions scientifiques était ébranlée. Mais dans quelle mesure cette défiance est-elle réelle ?
Selon le Baromètre de la confiance politique du Centre de recherches politiques de Sciences Po, en 2026, 82 % des Français font confiance à la science, soit à peine moins qu’entre 2001 et 2020 (84 %). Un constat vrai aussi pour le reste du monde : en 2025, Viktoria Cologna, de l’université Harvard, et ses collègues ont interrogé 72.000 participants issus de 68 pays sur la confiance qu’ils accordent aux scientifiques. Résultat : à l’échelle mondiale, le degré de confiance est globalement assez élevé, et la plupart des sondés estiment que les scientifiques devraient être plus impliqués dans la société et la politique.

La campagne de vaccination contre le covid-19 a suscité la méfiance, voire l’opposition d’une partie de la population. Ici lors d’une manifestation à Dijon le 24 juillet 2021. Crédit : Sabrina Dolidze/ Divergence
Moins de 5 % des Français fermement opposés aux vaccins
« Les différentes études disponibles suggèrent une confiance solide, majoritaire et durable, explique Michel Dubois, directeur de recherche en sociologie au CNRS, directeur de l’Office français de l’intégrité scientifique et coresponsable de la neuvième vague de l’enquête « Les Français et la science ». La pandémie a constitué un moment critique : les citoyens ont été confrontés, souvent pour la première fois, aux mécanismes de production des connaissances scientifiques, à leurs incertitudes et aux tensions entre expertise et décision politique. Mais, malgré l’ampleur du choc pandémique, les répondants interrogés entre décembre 2025 et janvier 2026 semblent être revenus à des perceptions et des comportements comparables à ceux d’avant décembre 2020 sur un grand nombre de sujets. »
Ainsi, la levée de boucliers initiale à l’égard des vaccins contre le covid-19 est rapidement retombée, et on estime aujourd’hui à moins de 5 % la part de la population fermement opposée aux vaccins en général. Le phénomène laisse toutefois interrogateur : comment expliquer que la démarche d’investigation et les faisceaux de preuves fournis par la science peinent parfois à convaincre ? En 2025, une étude d’Hugo Mercier, Jan Pfänder et Lou Kerzreho, de l’Institut Jean-Nicod (ENS-EHESS), soulignait que 95,1 % des individus qui ont été a minima exposés à une éducation scientifique acceptent les consensus scientifiques élémentaires. Ce qui n’empêche pas une petite partie d’entre eux de douter de certains sujets spécifiques, comme le dérèglement climatique ou l’efficacité des vaccins.

Informer ne suffit pas à convaincre ! Des OGM à la gestion des déchets nucléaires, le lien entre connaissance et acceptabilité sociale est bien plus complexe. Michel Dubois, directeur de l’Office français de l’intégrité scientifique. Crédit : Courtesy/ Michel Dubois
« Ces exceptions ne relèvent pas d’un refus de la science sous-jacente, explique Hugo Mercier, spécialiste des sciences cognitives. Elles trouvent plutôt leur origine dans le fait qu’on demande à ces personnes de changer de mode de vie ou d’accepter des croyances qui vont à l’encontre de convictions préalables bien ancrées. » Par exemple : moins prendre l’avion (pour le dérèglement climatique), injecter une substance inconnue à un enfant en bonne santé (pour les vaccins), ou accepter la théorie de l’évolution (pour certains groupes religieux)…
« On a longtemps supposé qu’il suffisait d’informer pour convaincre, mais les travaux menés depuis plus de cinquante ans sur des sujets controversés – des OGM à la gestion des déchets nucléaires – ont montré la complexité du lien entre connaissance et acceptabilité sociale, remarque Michel Dubois. Sur ces sujets “chauds”, les attitudes du grand public dépendent moins d’un déficit d’information que de facteurs cognitifs et culturels tels que les valeurs préexistantes, le degré d’engagement dans des dispositifs institutionnels ou encore les dynamiques sociales. »
Ces éléments expliquent aussi pourquoi la part de la population qui se détourne de la science sera plus réceptive à un ensemble de théories alternatives et de pseudosciences, comme l’astrologie, l’homéopathie ou la biodynamie. « Ces dernières reposent sur des mécanismes intuitifs partagés par tous les humains (biais cognitifs, de confirmation…), ce qui explique qu’on retrouve des pseudosciences similaires partout dans le monde, note Hugo Mercier.
« C’est surtout un mélange de traits de personnalité et de facteurs structurels qui expliquent que certaines personnes sont plus attirées par les pseudosciences »
Au-delà de cette universalité, c’est surtout un mélange de traits de personnalité et de facteurs structurels qui expliquent que certaines personnes sont plus attirées par les pseudosciences et plus défiantes envers la science. » Par exemple, en 2022, Aleksandra Cichocka, de l’université du Kent (Royaume-Uni), montrait dans une étude que certaines composantes du narcissisme – tel le besoin de s’afficher comme ayant des idées originales – prédisposaient à valider les théories alternatives. Parallèlement, en décembre 2025, James Druckman, de l’université de Rochester (États-Unis), et ses collègues révélaient que certaines tranches de la population moins représentées au sein de la communauté scientifique – minorités, communautés rurales ou religieuses – prêtaient plus volontiers l’oreille aux pseudosciences.
Si la méfiance du public envers la science demeure donc un phénomène minoritaire, la perception du fonctionnement de la communauté scientifique est plus contrastée. Michel Dubois le souligne : trois à quatre Français sur dix doutent de l’efficacité des mécanismes mis en place pour permettre aux scientifiques de préserver leur indépendance et leur liberté académique (formation à l’intégrité scientifique, charte nationale de déontologie des métiers de la recherche, création en 2017 de l’Office français de l’intégrité scientifique…) – notamment face aux pressions politiques, économiques ou médiatiques.
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La défiance envers la science est donc aujourd’hui plus politique que sociétale
Heureusement, depuis le début des années 2000, des structures assurant l’intégrité scientifique ont été mises en place au sein de la plupart des organismes de recherche, telles que le comité éthique du CNRS ou encore la délégation à l’intégrité scientifique de l’Inserm. En revanche, les attaques directes contre la science ont significativement augmenté ces dernières années à travers le monde. Outre-Atlantique, la stratégie du gouvernement de Donald Trump, qui consiste à multiplier les atteintes à la liberté académique, a ébranlé la collaboration scientifique et la production de connaissances dans le monde entier… La défiance envers la science est donc aujourd’hui plus politique que sociétale.
« Il est crucial d’éviter un mauvais diagnostic, estime Michel Dubois. Si la crise généralisée de confiance, telle qu’on a pu la percevoir, n’existe pas vraiment, cela ne signifie pas qu’il n’existe aucun défi à relever. Les enjeux sont bien réels : il nous faut renforcer l’éducation et la culture scientifiques, informer sur les sujets controversés ou encore accroître l’attention portée à la recherche par les décideurs politiques. Autant d’approches importantes pour éviter un désengagement citoyen et des difficultés accrues dans le recrutement des filières scientifiques. »
Pour aller plus loin :
– Bernadette Bensaude-Vincent et Gabriel Dorthe, Les Sciences dans la mêlée. Pour une culture de la défiance, Seuil, 2023
– La science, de l’incertitude à la défiance,Gérald Bronner, les « Matins de France Culture », 2020
Source:
www.sciencesetavenir.fr


