Certes, la SNCF a d’autres chats à fouetter. Entre les retards, les grèves, l’éternel débat sur la retraite de ses agents, et une dette estimée à plus de 24 milliards d’euros fin 2025, l’entreprise tricolore n’a guère le temps de regarder dans le rétroviseur. Mais au début des années 1990, un chercheur autrichien met (illégalement) la main sur un document compromettant qui révèle que la compagnie ferroviaire a participé au transport de déportés.
Flairant le scandale, la SNCF se livre alors à un profond examen de conscience. Elle signe une convention de recherche et ouvre ses archives aux historiens. Ces derniers y trouvent d’abord des notes disparates et des cartons mal rangés, mais ils finissent par y mettre de l’ordre. Et voilà ce qu’ils découvrent.
Le 22 juin 1940, jour de la capitulation française, les conditions de l’armistice placent la SNCF, nationalisée deux ans plus tôt, «à la disposition pleine et entière du chef allemand des Transports». Annexé par l’occupant, le rail tricolore doit se mettre au service de l’ennemi: personnel et matériel sont réquisitionnés jusqu’à nouvel ordre. Comme pour sa production de charbon, de vin ou d’armement, les ressources tricolores sont siphonnées par l’occupant avec la complicité du régime de Vichy.
On relève peu de résistances. Le président de la SNCF de l’époque, Pierre-Eugène Fournier, déclare en 1941 que la France «est disposée, dans le cadre de la politique de collaboration, à trouver une solution pratique qui permette à la SNCF d’apporter une aide à l’Allemagne, à condition que les besoins vitaux de la France soient assurés». La collaboration du chemin de fer français est d’ailleurs indemnisée par l’occupant, qui règle à la SNCF un tarif de location du matériel.
Voyage sans retour
Mais ce ne sont pas des cheminots allemands qui passent aux commandes des locomotives. L’accord de collaboration entend que les agents de la SNCF effectueront leur mission habituelle, sous supervision de l’armée d’occupation. Le rail français fonctionne alors à plein régime. Fin 1942, la SNCF indique que «le trafic que nous avons assuré au cours de l’exercice est l’un des plus importants que les Chemins de fer français aient connu depuis 1920». «Ces résultats, nous ne l’ignorons pas, n’ont été obtenus qu’au détriment de la qualité des services offerts à notre clientèle», poursuit l’organisation.
Curieuse formule… Car les wagons affrétés pour le Troisième Reich ne servent plus seulement à déplacer des soldats ou des ressources. En mars 1942 est parti de région parisienne le premier convoi français de déportés dans le cadre de la «Solution finale», le plan d’éradication conçu par les nazis. Adolf Eichmann, architecte logistique de l’opération, s’est engagé à déporter 40.000 juifs depuis la France. Ce premier convoi transporte 1.112 personnes, dont seule une trentaine survivra à la Seconde Guerre mondiale.
Soixante-dix-huit autres convois suivront. Et loin de s’effectuer à l’insu des agents de la SNCF, la mécanique de déportation, rodée par les fonctionnaires du régime de Vichy, est exécutée sur le terrain par son propre personnel. «Les transfèrements des camps d’internement aux gares d’embarquement ont été effectués au vu et su des populations locales et des cheminots, de même que les chargements dans les wagons à marchandises, de même que les conditions de “transport” tout au long des trajets et pendant les stationnements», note le chercheur Christian Bachelier, auteur d’une synthèse décisive sur le sujet en 1996.
Des déportés en troisième classe
Pire encore, la SNCF facture le transport, qui s’effectue dans des conditions innommables à l’intérieur de wagons à bestiaux, au tarif des voyageurs de troisième classe. Des factures dont l’entreprise continuera d’exiger le règlement, même après la Libération… C’est justement l’un de ces documents qui a conduit la SNCF à ouvrir ses archives au début des années 1990. Suivant les us et coutumes du Reich hitlérien, qui couvre ses horreurs d’euphémismes délicats, les factures étaient adressées à une agence de voyages allemande qui, aujourd’hui encore, pilote des séjours touristiques en Europe!
Bien sûr, il y a eu des résistances: des conducteurs refusant de conduire leurs trains jusqu’à destination, des agents rafraîchissant à la pompe à eau les déportés massés dans les wagons plombés, des résistants bloquant le départ de convois ou sabotant les voies… La participation des cheminots à la Résistance française ne fait pas de doute. Toutefois, il ne s’agissait pas d’actes concertés par les cadres de l’entreprise, mais d’initiatives individuelles. Ce qui n’empêchera pas la SNCF d’être adoubée d’une Légion d’honneur en 1951.
Si l’ouverture des archives et le verdict des tribunaux ont mis en lumière de façon catégorique la complicité de la SNCF, réexaminer ce passage douloureux reste la meilleure façon de remettre l’histoire sur de bons rails.
Étant donné l’importance du rail dans la logistique meurtrière de la Shoah –et qui n’impliqua pas seulement la SNCF, puisque les réseaux ferroviaires belge, hongrois, roumain, néerlandais et allemand furent aussi mis à contribution–, on peut se demander quel aurait été le bilan de la «Solution finale» si les compagnies impliquées avaient fait dérailler, ne serait-ce qu’un peu, les plans d’Adolf Hitler. Or, tout s’est passé à peu près comme le Führer nazi l’avait espéré. «Peu d’entreprises ont autant matériellement et continûment contribué à l’effort de guerre allemand», estime l’historien Michel Margairaz au sujet de la SNCF.
Le verdict des tribunaux
En 2006, au terme d’un procès-fleuve, la compagnie ferroviaire est reconnue coupable par le tribunal administratif de Toulouse d’avoir participé «sans objection ni protestation» à la déportation d’une famille juive. Alors qu’elle avait jusqu’à présent assuré avoir collaboré sous la contrainte, la SNCF s’est excusée et a reconnu pour la première fois ses torts en 2010… au moment où elle s’apprêtait à signer des appels d’offres aux États-Unis. Quatre ans plus tard, en réponse à de nouvelles plaintes émanant de familles américaines de déportés, l’entreprise tricolore a débloqué un fonds d’indemnisation de 60 millions de dollars.
Aujourd’hui, la SNCF estime officiellement avoir participé à la déportation de «76.000 femmes, hommes et enfants considérés comme juifs par les lois de Vichy et transportés vers l’Allemagne pour être ensuite envoyés dans les camps d’extermination» tout au long de la Seconde Guerre mondiale. Comme beaucoup d’entreprises secouées par le conflit, la compagnie ferroviaire ne ressort pas grandie de cet examen de conscience. Mais si l’ouverture des archives et le verdict des tribunaux ont mis en lumière de façon catégorique sa complicité, réexaminer ce passage douloureux reste la meilleure façon de remettre l’histoire sur de bons rails. Contactée par Slate.fr, la SNCF n’a pas souhaité s’exprimer.
Source:
www.slate.fr

