Avec la « Loi sur la mémoire historique » adoptée en octobre 2007, l’Espagne permettait aux enfants et petits-enfants des Républicains exilés sous la dictature, qui avaient perdu la nationalité espagnole ou avaient dû y renoncer, de l’obtenir, qu’ils soient nés en Espagne ou ailleurs. La demande devait toutefois être déposée entre le 28 décembre 2008 et le 27 décembre 2011.
Pour comprendre comment cette opportunité était vécue par les descendants de ceux que la Guerre Civile et le franquisme avaient contraints à l’exil, Élise Andrieu réalisait un documentaire à Toulouse, la ville la plus espagnole de France, auprès des familles Jimenez, Castro et Marcos. Trois familles profondément marquées par la Guerre d’Espagne, mais au sein desquelles, comme on va l’entendre, la possibilité d’acquérir la nationalité d’un pays où l’on n’avait jamais vécu suscitait des réactions parfois très différentes d’un membre à l’autre.
Sur les docks, « Les héritiers de la Guerre d’Espagne ». Première diffusion sur France Culture le 13 juin 2008.
« Au nom de mon père »
« Je m’appelle Thomas Jimenez et je ne suis pas espagnol. » Ainsi se présente cet auteur-compositeur de 31 ans, qui a enregistré son grand-père Manuel avant sa mort : paysan sans terre d’Andalousie, combattant républicain sur le front de Jarama, interné à Argelès, puis résistant en France. De ses chants de la guerre civile, il a tiré un album. Autour de la table familiale, la loi divise ; « Je ne vois pas l’intérêt », tranche un des fils de Manuel. Dolorès, la tante de Thomas, ira au bout de la démarche : « En tant que ‘fille de rouge’, je veux, au nom de mon père, porter cette nationalité. » Car l’exil fut aussi une dépossession : « On a voulu nous effacer de l’histoire espagnole. »
Sylvie Castro est née à Toulouse de parents espagnols qui se sont rencontrés dans cette ville. L’espagnol est sa langue maternelle, le français, elle l’a appris à l’école. Ses enfants qui apprennent l’espagnol à l’école ont « sauté de joie » à l’idée de devenir Espagnols, et pour elle, c’est : « comme un cadeau qu’ils feraient à mes parents ».
La nationalité du camp
Juanito Marcos, né en France en 1942, feuillette les photos prises par son père dans les camps, dont Rivesaltes, entre 1939 et 1945. Redevenir Espagnol ? Il n’est pas intéressé : « Je me sens plus du camp. S’il y avait une nationalité à prendre, je prendrais celle-là je crois. » Sa fille Claire fera pourtant la demande : « L’Espagne est partie avec la guerre, ce sont mes grands-parents qui l’ont emportée. Je ne vois pas pourquoi je serais moins espagnole qu’eux. »
La « Casa de España »
À la « Casa de España », à Toulouse, les anciens guérilleros se souviennent : « On avait 20 ans en 1936. L’âge qu’il faut pour faire la révolution ! On voulait que la démocratie arrive. Quand on vient ici, on vient pour la musique espagnole, c’est la voix que nous aimons, c’est fondamental de ne pas perdre notre langue. Pourquoi avons-nous fait la guerre ? Combien de gens avons-nous tués ? Pourquoi cette haine ? Nous avons tellement de choses à dire ! Nous sommes sans frontière depuis soixante-dix ans. Et chaque fois qu’on nous demande de raconter notre guerre, ça nous fait mal parce qu’on remue des souvenirs à l’intérieur de nous, mais ça fait du bien parce que nous évoquons notre vie, notre nation et notre avenir. »
Par Élise AndrieuRéalisation Rafik ZénineAvec les familles Jimenez, Castro et Marcos, Simon Arevalo, et les guérilleros : Messieurs Folch, Soriano, Falco, Gandia et Garcia.Thomas Jimenez (petit-fils de républicains espagnols, musicien toulousain du groupe El Comunero, chants de lutte de la guerre d’Espagne)Sur les docks – Les héritiers de la Guerre d’Espagne (1ère diffusion : 13/06/2008)Edition web : Valérie Ernould, Documentation de Radio FranceArchive Ina / Radio France
Source:
www.radiofrance.fr


