Il existe, dans la vie d’un jeune parent, un moment où les fautes du passé reviennent réclamer leur dû. On croyait avoir échappé aux comptines, enfouies quelque part entre une récitation de Maurice Carême et l’odeur de la pâte à modeler. Puis un enfant apparaît, découvre Il était un petit navire et exige qu’on la rejoue. Encore. Puis encore. Avec cet enthousiasme propre à toute progéniture en pleine extase musicale.
Cette chanson m’a toujours posé un problème. Non pas le cannibalisme : chacun organise ses sorties scolaires comme il l’entend. Mais l’absence totale de cohérence logistique qui conduit à celui-ci.
Rappelons les faits. Un bateau qui « n’avait ja-ja-ja-mais navigué » (l’abus de jaja est mauvais pour la santé et la navigation, NdR) part pour « un long voyage » sur la mer Mé-Mé-Méditerranée, ohé, ohé. Aucun essai en rade, aucune vérification du gréement, pas même une petite promenade jusqu’à l’île d’en face. Le bâtiment sort du chantier et s’engage directement dans une expédition dont personne ne connaît ni le port de départ, ni la destination, ni le plan de ravitaillement.
Au bout de cinq à six semaines, les vivres viennent à manquer (tiens donc). Différentes solutions plausibles s’offrent à tout équipage :
1. chercher une côte ;
2. rejoindre un port ;
3. réduire les rations ;
4. inspecter la cargaison ;
5. pêcher ;
6. manger le plus jeune.
La chanson retient directement la sixième option. Il faut reconnaître à ces marins une certaine capacité à raccourcir les réunions.
Un voyage vers nulle part
La Bibliothèque nationale de France répertorie ce chant traditionnel sous le titre La Courte Paille, avec l’incipit « Il était un petit navire, dessus la mer… ». La comptine appartient donc à une famille de chansons maritimes anciennes fondées sur la pénurie, le tirage au sort et l’anthropophagie de nécessité.
Le texte nous fournit d’ailleurs une indication technique : le mousse monte au « grand hunier ». Selon le CNRTL, le hunier est une voile carrée établie au-dessus des basses voiles, le grand hunier étant celui du grand mât.
Il ne s’agit donc pas d’une baignoire emportée par le courant, mais d’un véritable voilier, suffisamment structuré pour posséder des mâts, des vergues, du gréement et — détail qui aura son importance — des voiles. Un enfant peut même grimper dans la mâture pendant que les adultes discutent de sa cuisson.
Reste à savoir d’où partent ces gens. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Pourquoi entreprennent-ils ce « long voyage » ? Combien sont-ils à bord ? Pour quelle durée ont-ils prévu leurs réserves ? La chanson ne s’embarrasse pas de ces formalités administratives. Elle préfère nous conduire sans détour vers la question essentielle : à quelle sauce cuisiner le jeune matelot, démocratiquement tiré à la courte paille ?
Prenons donc l’hypothèse la plus grandiose : un départ de Beyrouth pour le détroit de Gibraltar soit pratiquement toute la Méditerranée d’est en ouest.
La publication nautique officielle américaine Distances Between Ports évalue cette route à 2034 milles nautiques (3767 km). Le même document situe Larnaca à 112 milles de Beyrouth, Rhodes à 393, Héraklion à 526, La Valette à 1 049 et Tunis à 1 263.
Autrement dit, la route est scandaleusement encombrée d’îles, de côtes et de ports. Pour mourir de faim dans ces conditions, il faut une volonté solide.
Beyrouth-Gibraltar : l’exploit de ne jamais arriver
Accordons toutefois à notre équipage un voilier extraordinairement poussif. À 2,5 nœuds de moyenne, les 2034 milles sont parcourus en 33,9 jours : moins de cinq semaines. À 3 nœuds, il faut un peu plus de 28 jours. À 4 nœuds, 21 jours. Même à la vitesse accablante de 2 nœuds, le bateau atteint le détroit de Gibraltar en 42,4 jours, soit à peine plus de six semaines.
Et 2 nœuds constituent une hypothèse charitable au-delà du raisonnable. Des travaux consacrés à la navigation antique situent les moyennes entre 4 et 6 nœuds en pleine mer avec des vents favorables, entre 3 et 4 le long des côtes et des îles, et autour de 2 à 2,5 nœuds dans plusieurs traversées contrariées. Une liaison entre Alexandrie et Marseille pouvait être accomplie en une trentaine de jours lorsque les conditions s’y prêtaient.
Ainsi, même en prêtant au petit navire les performances d’un bâtiment de l’Antiquité progressant péniblement, le problème reste entier.
À cinq semaines, il devrait être arrivé.
À six semaines, il devrait être arrivé depuis un moment. Et s’il a fait des escales, il a pu se ravitailler.
Nous tenons donc une remarquable impasse logique : soit le navire avance, et il atteint une côte, soit il s’arrête, et il trouve un port. Ou, horribile auditu, il tourne en rond pendant quarante jours, auquel cas le problème n’est plus l’avitaillement, mais le recrutement. Et Saint Christophe en rend son auréole.
La chanson ne mentionne pourtant pas de tempête, ni de démâtage, aucune avarie de gouvernail, pas plus voie d’eau ou de tonneau contaminé. Rien. Le bateau flotte, le grand hunier est accessible et l’équipage dispose encore d’assez d’énergie pour organiser un tirage au sort, élaborer des recettes et faire chauffer une poêle.
Le navire n’est pas en détresse. Il est administré. Peut-être par des Énarques, hypothèse à confirmer.
Ohé, ohé, où sont passés les biscuits ?
À bord des bâtiments de l’époque de la voile, les rations reposaient notamment sur le biscuit de mer, les viandes salées, le fromage, le poisson et différentes boissons susceptibles de se conserver. Ces aliments pouvaient évidemment se dégrader sous l’effet de l’humidité, d’un stockage défectueux ou des animaux nuisibles. Mais ils étaient précisément choisis pour permettre de longues périodes en mer, comme le rappelle le Royal Museums Greenwich.
On peut donc imaginer un avitaillement insuffisant. Le capitaine a peut-être compté six biscuits pour quinze hommes et considéré que la foi comblerait l’écart. Les tonneaux ont pu fuir. Les rats ont pu ouvrir un restaurant clandestin dans la cale. Les provisions ont peut-être été calculées en supposant plusieurs escales. Tout est possible.
La chanson rapporte benoîtement que les vivres « vinrent à manquer », avant d’enchaîner fissa sur la courte paille. Pas de rationnement, pas d’inventaire, pas de changement de cap, pas même un communiqué du capitaine assurant que la situation est suivie avec la plus grande attention.
Dès que les placards se dégarnissent, le service des ressources humaines établit un ordre de consommation du personnel. L’efficacité du processus impressionnera même les plus grandes entreprises — voire, en inspirera certaines.
Le hasard devient ainsi directeur des opérations : Personne n’est responsable, puisque tout le monde participe à cette courte-paille, prenant le risque de perdre – sauf à ce que les dés aient été pipés. Cela évite surtout de demander au capitaine pourquoi un périple de plusieurs semaines a été avitaillé comme une sortie en pédalo.
Quand la véritable famine prend encore des précautions
Même les cas historiques de cannibalisme maritime exigeaient généralement une situation un peu plus convaincante.
Dans l’affaire britannique R v Dudley and Stephens, en 1884, quatre hommes avaient dû abandonner le yacht Mignonette, détruit par une forte vague dans l’Atlantique Sud. Ils se retrouvèrent dans un canot ouvert, sans eau potable, avec seulement deux boîtes de navets. Ils réussirent ensuite à capturer une tortue, qu’ils consommèrent avant de manquer de nouveau de nourriture.
Le dossier conservé par les Archives nationales britanniques indique qu’ils se trouvaient à au moins 700 milles de la terre la plus proche. Lorsque Thomas Dudley et Edwin Stephens envisagèrent de sacrifier le jeune Richard Parker, ils affirmaient ne rien avoir mangé depuis sept jours et rien bu depuis cinq. Parker, tombé dans le coma après avoir vraisemblablement absorbé de l’eau de mer, fut tué puis consommé.
Voilà une catastrophe maritime structurée : naufrage, canot, océan, absence d’eau, isolement, capture préalable d’un animal, déshydratation, agonie.
Dans Il était un petit navire, ils ont encore le bateau, les voiles, la cuisine et une connaissance suffisamment précise des sauces disponibles. Mais le biscuit baisse : mangeons Kevin.
Le plus jeune : un choix maigre
Le sort tombe naturellement sur le plus jeune, « bien qu’il ne fût pas très épais », selon une version couramment chantée. Cette précision est fascinante. L’équipage constate lui-même que son choix présente un rendement alimentaire médiocre, mais poursuit l’opération. Nous ne sommes plus dans une logique de survie. Nous sommes dans un appel d’offres truqué.
Si l’objectif consiste à nourrir le plus grand nombre, choisir le membre, le moins corpulent constitue une aberration. Le rapport calories disponibles sur homicide commis est catastrophique. Un matelot adulte offrirait théoriquement davantage de portions, mais il risquerait de protester.
Le mousse, lui, est jeune, maigre et situé tout en bas de l’organigramme : trois critères qui compensent avantageusement sa faible valeur nutritive.
La chanson nous enseigne donc moins la dureté de la mer que le fonctionnement ordinaire d’une restructuration : quand la direction manque de prévoyance, c’est le dernier arrivé qui passe à la casserole. Car le sort aura surtout désigné celui que les autres sont physiquement capables de maîtriser – nuance importante pour le rapport d’enquête.
Pêcher ? Quelle vulgarité
La question de la pêche mérite qu’on s’y arrête, puisque les protagonistes, eux, ont manifestement préféré s’en dispenser.
Ils naviguent sur la Méditerranée. Ils ont des cordages, du matériel, des marins et cinq à six semaines devant eux. La chanson ne signale aucune ligne jetée à l’eau, aucun filet improvisé, aucune tentative de capturer quoi que ce soit.
Le poisson n’entre dans le récit qu’au terme d’un miracle : des milliers de petits poissons sautent spontanément dans le navire. Ce qui confirme deux éléments : il y avait bien des poissons, mais l’équipage attendait qu’ils se livrent eux-mêmes.
Même les naufragés du Mignonette, perdus dans un canot au milieu de l’Atlantique, avaient réussi à hisser une tortue à bord. Nos professionnels de la Méditerranée, équipés d’un voilier complet, ne tentent rien. Ils ne pratiquent pas la pêche : ils attendent le click and collect divin.
Le mousse prie, les poissons sautent, tout le monde les fait frire — opération qui prouve au passage que le bateau possède toujours du combustible, une poêle et les moyens matériels de cuisiner.
Les vivres manquent, mais le secteur de la restauration fonctionne parfaitement. Le véritable problème n’était donc pas la pénurie. C’était l’absence de livraison.
Un miracle comme plan de continuité
La comptine prétend raconter la Providence : un innocent menacé implore le ciel, qui lui envoie des poissons. Elle raconte surtout une chaîne de commandement dont le plan de continuité d’activité tient en deux mesures : sacrifier le stagiaire ou attendre une intervention mariale.
Et l’histoire recommence, nous prévient le dernier couplet. C’est peut-être le détail le plus inquiétant. Après avoir failli dévorer un enfant en raison d’une erreur d’approvisionnement, personne ne propose de rentrer au port, de débarquer le capitaine ou de revoir les quantités de biscuit.
Non.
On recommence.
Le bateau repartira donc avec le même équipage, les mêmes provisions, la même absence de destination et une dépendance inchangée aux poissons suicidaires.
Mon enfant, lui, adore. Il sourit dès les premières notes, frappe dans ses mains et réclame « ohé, ohé ». Je chante avec lui, parce que la paternité consiste aussi à cautionner provisoirement des récits dont on demanderait la rétractation immédiate s’ils arrivaient en conférence de rédaction.
Mais je maintiens mes conclusions.
Il était un petit navire n’est pas une chanson sur les périls de la mer. C’est une étude de cas sur l’impréparation, la faillite managériale et la propension d’un groupe d’adultes à transformer un problème de ravitaillement en projet gastronomique.
Le mousse n’a pas été sauvé par un miracle.
Il a survécu à ses collègues.
Illustration : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
Source:
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