Mais certains n’hésitent pas à voir encore plus grand : « On peut, aujourd’hui, être réellement optimistes, ce que je n’aurais pas dit il y a dix ans. Nous sommes à l’aube d’une révolution : vivre dans un monde sans cancers incurables « , a ainsi déclaré le Pr Alain Puisieux, président du directoire de l’Institut Curie, en février dernier. De quoi se demander ce qu’il se passerait si plus personne ne mourait du cancer en France. Comment une telle révolution médicale affecterait-elle notre système de soins et notre rapport à cette maladie particulière ?
Les maladies cardiovasculaires prendraient le relais
Le dernier rapport de l’Institut national du cancer recense 433.000 nouveaux cas en 2023. Ce doublement de l’incidence des cancers depuis 1990 s’explique « principalement par le vieillissement et l’accroissement de la population, et dans une moindre mesure, par l’évolution des modes de vie. Or, même si notre exposition aux facteurs de risque majeurs qu’est la consommation d’alcool et de tabac diminue, la population française continue de croître et surtout de vieillir… », souligne le Pr Jean-Yves Blay, directeur général du Centre Léon-Bérard, à Lyon.
D’autre part, les personnes ayant déjà eu un cancer ont un risque accru de 36 % par rapport à la population générale de souffrir d’un second cancer primitif, c’est-à-dire sans lien avec la première tumeur. Donc, mécaniquement, si plus personne ne meurt du cancer, il y a un risque d’avoir une augmentation importante de son incidence, même si aucune étude ne s’est aventurée à la chiffrer.
Et puisqu’il faut bien continuer à mourir de quelque chose, les maladies cardiovasculaires deviendraient sûrement la première cause de mortalité en France : en 2023, elles étaient déjà à l’origine de 140.000 décès. Enfin, l’incidence des pathologies neurodégénératives telles que la maladie d’Alzheimer augmenterait elle aussi, l’âge étant le principal facteur de risque. Rappelons qu’aujourd’hui, notre pays compte au moins 900.000 malades d’Alzheimer et 200.000 nouveaux cas par an, et qu’il n’existe aucun traitement curatif.
« Nous sommes à l’aube d’une révolution : vivre dans un monde sans cancers incurables » Alain Puisieux, président du directoire de l’Institut Curie. Crédit : JOEL SAGET/AFP
Aujourd’hui, le cancer représente 22 % des dépenses de l’Assurance maladie
Côté finances publiques aussi, on peut s’attendre à des conséquences majeures, voire brutales. En 2023, l’Assurance-maladie a remboursé pour 27,2 milliards d’euros de soins et prestations diverses en lien avec le cancer, soit 22 % de ses dépenses totales. En 2015, ce montant était de 18,9 milliards d’euros. Mais, surtout, les remboursements des seuls médicaments anticancéreux (5,5 milliards d’euros en 2023) ont augmenté trois fois plus que l’ensemble des autres médicaments.
En cause, les nouveaux traitements d’immunothérapie et les thérapies ciblées. D’après un récent rapport de la Cour des comptes, le traitement d’immunothérapie par pembrolizumab, délivré à 48.000 patients en 2023, représente ainsi jusqu’à 72.000 euros par an et par patient, et la perfusion unique de cellules CAR-T, dernière innovation en date, coûte entre 300.000 et 400.000 euros.
Pour faire face à ces coûts, des hôpitaux s’organisent déjà : sur le modèle de ce qui se fait en Espagne par exemple, des établissements français commencent à produire eux-mêmes certains traitements innovants, même si cela demande un gros investissement initial pour se doter des infrastructures adéquates. « Guérir tous les cancers, cela va évidemment coûter cher. Ne faudra-t-il pas en profiter pour interroger les entreprises pharmaceutiques, comme les pouvoirs publics, sur la question de la financiarisation parfois excessive de la santé, surtout dans le champ du cancer où les prix des médicaments suivent une trajectoire exponentielle peu soutenable au long terme ? » s’interroge Steven Le Gouill. Et, en même temps, « si les gens ne meurent plus du cancer, ils vont continuer à travailler, à faire des enfants, à créer des richesses. Donc cela ne se résume pas qu’à des coûts supplémentaires ! «
Développer la prise en charge des séquelles
Disparition des soins palliatifs et développement du suivi post-maladie : si l’on ne meurt plus du cancer, le système de soins va devoir être repensé. « On a déjà connu cette évolution dans certaines pathologies cardiovasculaires ou infectieuses [comme avec le VIH]. Les révolutions médicales provoquent forcément une réorganisation des soins, avec notamment le développement de la médecine de ville pour assurer le suivi à long terme des patients « , explique la Pr Isabelle Durand-Zaleski, du Centre de recherche en épidémiologie et statistiques, à Paris.
Par ailleurs, les traitements anticancéreux ne sont pas sans effets pour l’organisme : « Si l’on soigne de plus en plus de patients, il va falloir accroître la prise en charge des séquelles, notamment la chirurgie reconstructrice pour pallier les conséquences de certaines opérations qui peuvent être très mutilantes. Et aussi développer l’offre de procréation médicalement assistée, puisque les cancers sont diagnostiqués de plus en plus jeune, et que les chimiothérapies et certaines radiothérapies et thérapies ciblées ont un impact délétère sur la fertilité « , signale la Dr Aurore Dougé, oncologue médicale au CHU de Clermont-Ferrand.
La population risquerait d’être moins sensible au dépistage
Bien que certaines tumeurs, comme celles du testicule, de la thyroïde ou les carcinomes de la peau, aient un taux de guérison autour de 95 %, « la vision du cancer comme une maladie mortelle reste très tenace « , rappelle la Dr Aline Sarradon-Eck, médecin et chercheuse en anthropologie au Sesstim, à Marseille. Et cela risque de durer, car les représentations sociales n’évoluent pas aussi vite que les progrès médicaux.
D’ailleurs, c’est cette image du cancer comme fléau universel qui a permis de sensibiliser la population à la nécessité du dépistage. Mais qu’en sera-t-il si l’on guérit tous les cancers ? En 2022-2023, les taux de participation aux programmes de dépistage organisé n’étaient que 46,3 % pour le cancer du sein et de 34,2 % pour le cancer colorectal. « Est-ce que cela va augmenter parce que les gens n’auront plus peur de la maladie ou, au contraire, s’effondrer ? » s’interroge l’anthropologue. Même question quant à la prévention : les comportements se relâcheront-ils ? Cela pourrait avoir des effets dramatiques sur le nombre de nouveaux cas de cancers, puisqu’on chiffre déjà à 40 % la part de cancers provoqués par nos modes de vie…
Accroissement de la population âgée, risque de relâchement sur le plan de la prévention et de la participation aux programmes de dépistage, augmentation des cancers secondaires… Et si guérir tous les cancers conduisait paradoxalement à une explosion de leur incidence ? Alors, une telle révolution médicale produirait autant de questions nouvelles qu’elle en résoudrait.
Source:
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