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De la vente à l’incendie, huit tranches de vie de librairies

Les librairies savent classer. La presse locale leur offre pourtant un rayon moins ordonné : retraite, passage de témoin, baisse des ventes, incendie, diversification et panne de distribution s’y côtoient. Une boutique ne tient jamais par les seuls livres : il lui faut des lecteurs, une trésorerie, des partenaires et, parfois, une bonne raison de recommencer.

La relève, cette autre littérature de transmission

À Auch, Jean-Jacques Décamps quittera Page à Page le 31 juillet. La Dépêche du Midi retrace vingt-huit années de métier, commencées après la fermeture, en 1998, du disquaire Ultrason où il travaillait depuis 1991. Christelle Besson reprendra la boutique. Le libraire résume : « L’échange se fait dans les deux sens. » Il évoque des clients devenus amis et des découvertes reçues autant que transmises. Sa retraite lui permettra surtout de rattraper, dit-il, « trente ans de lecture en retard. » Son goût reste intact pour le roman noir.

À Orléans, la transmission n’est pas conclue, mais les candidats ne manquent pas. La gérante de Libs’Old, librairie d’occasion, s’apprête à passer la main et dit avoir reçu une quinzaine de candidatures, rapporte Actu.fr. Le nombre ne garantit pas l’issue, mais mesure l’intérêt pour une activité où le stock et la relation avec les habitués ne se cèdent pas comme un simple mobilier.

Tourner la page suppose encore de choisir qui écrira la suivante. Le parallèle avec Auch s’arrête là : d’un côté, une successeure est nommée ; de l’autre, la sélection reste ouverte. Dans les deux cas, la continuité dépend moins de l’enseigne que de la personne capable d’en reprendre les habitudes, les fonds et les conversations.

Tenir boutique, au sens le moins figuré

À Caussade, Nathalie Mahieu ne prépare pas son départ : elle cherche à éviter celui de Livres & Cie. Ouverte en 2022, l’adresse réunit près de 5 000 ouvrages et quelques jeux de société. Selon La Dépêche du Midi, son chiffre d’affaires a reculé de 20 % en mai et d’environ 10 % les autres mois depuis février. Une cagnotte lancée début juin avait dépassé 500 euros.

La libraire préfère néanmoins les achats aux dons. Les particuliers assurent 80 % de ses revenus, les collectivités 20 %. Réduction de loyer, chèques-livres municipaux de 20 euros pour les CE2 et demande de subvention composent une réponse faite de plusieurs appuis. Dans un secteur régi par le prix unique, la différence ne se joue pas sur la remise, mais sur le conseil, la disponibilité et le réflexe d’achat local.

À Verson, près de Caen, La Page qui tourne célèbre cinq années d’existence dans un marché que l’article d’Actu.fr décrit en crise. Le sujet observe comment une indépendante s’efforce de durer là où les marges laissent peu de place à l’erreur. Pour un commerce culturel, cinq ans constituent déjà un bilan. La résistance se vérifie dans une porte encore ouverte et une clientèle qu’il faut reconquérir chaque semaine.

L’anniversaire déplace ainsi la question : après avoir créé une librairie, comment l’installer durablement dans les usages d’une commune ? Cinq ans ne ferment pas le débat ; ils donnent simplement assez de recul pour le poser.

À Augan, dans le Morbihan, il ne s’agit plus d’amortir une baisse, mais de se relever d’un sinistre. Après l’incendie qui a ravagé La Grange aux Livres, l’équipe lance une cagnotte et mobilise ses soutiens, relate Ouest-France. La collecte doit aider au redémarrage d’un lieu consacré aux livres neufs et d’occasion, mais aussi aux rendez-vous culturels. Volumes, rayonnages et années de travail peuvent disparaître en quelques heures. La mobilisation vise autant la reprise du commerce que le retour d’un espace partagé.

Quand le livre pousse les murs — ou met la table

À Lecce, la diversification prend une tournure plus savoureuse. Luxe Infinity raconte Gusto Liberrima, restaurant-bar-œnothèque né dans le prolongement de la librairie Liberrima. Livres, cuisine, vin et rencontres culturelles partagent le même ensemble. On peut y feuilleter, assister à une présentation, boire ou dîner : le temps passé sur place s’allonge, et la librairie devient un parcours plutôt qu’un simple arrêt. Ce voisinage ne résout pas magiquement l’économie du livre, mais il lui adjoint d’autres usages — et quelques couverts.

À Bruxelles, Waterstones choisit une autre échelle. Bruxelles Today, qui attribue l’information à The Brussels Times, annonce pour octobre 2026 une seconde implantation dans la capitale belge. Installée avenue Louise sur deux étages, elle réunira fiction, non-fiction, jeunesse, papeterie, puzzles et jeux. Le média la présente comme la première ouverture de Waterstones sur le continent européen depuis près de trente ans. La chaîne, forte d’environ 320 librairies, possède déjà une adresse boulevard Adolphe Max. Ici, l’enseigne pousse les murs et élargit l’assortiment.

Makassar, la crise derrière les rayons

Entre les boutiques et leurs clients se trouve une infrastructure beaucoup moins visible. StreetPress enquête sur les graves difficultés de Makassar, distributeur d’environ 200 maisons indépendantes. Cet intermédiaire stocke, livre, facture les libraires puis reverse les recettes aux éditeurs. Les éditions du Commun évaluent les ventes non reversées entre 60 000 et 70 000 euros ; Bandes Détournées évoque 180 000 euros depuis Noël.

Parmi une cinquantaine de structures interrogées, une quinzaine seraient en très grande précarité, tandis que quelque 1,4 million d’exemplaires liés à Makassar seraient entreposés à Genillé. Hobo recherche de nouveaux partenaires pour rétablir les flux à l’automne ; Sauvons les indés rassemble cagnottes et appels aux commandes directes. Un livre peut donc être écrit, imprimé et demandé, mais rester hors des tables faute d’intermédiaire opérationnel.

Ces huit récits ne décrivent ni disparition générale ni prospérité commune. À Auch et Orléans, transmettre ; à Caussade et Verson, durer ; à Augan, reconstruire ; à Lecce et Bruxelles, élargir les usages ; chez les éditeurs liés à Makassar, remettre les ouvrages en circulation.

Même objet, huit verbes différents : la librairie reste un singulier trompeur.

Crédits photo : 

 

Par Clément SolymContact : cs@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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