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Avoir raison avec… Niki de Saint Phalle 5/5 : L'enfance comme une fin

Pour Niki de Saint Phalle, l’enfance est plus qu’une simple question d’origine, c’est une matière à transformer, une destination pour son art, une finalité. C’est un univers peuplé de monstres féroces et d’autres plus joyeux, de créatures aussi belles que mystérieuses, de sculptures aux formes douces et étranges. L’enfance est un lieu d’apprentissage où se mélangent en un même corps l’adulte et l’enfant, tout le merveilleux du monde et tout le tragique de l’existence. Un monde auquel elle donnera vie à travers son Jardin des Tarots.

Je suis une grande fille maintenant

Pour comprendre ce que Niki de Saint Phalle pense de l’enfance et du monde adulte, la meilleure porte d’entrée est sans doute son film Un rêve plus long que la nuit (1976), conte initiatique et onirique traversé par les ombres baroques de Fellini et Fassbinder, mais aussi par des figures plus enfantines comme Charlie Chaplin ou Lewis Carroll. Il introduit le personnage de Camélia, petite fille transformée en jeune femme à l’occasion d’un vœu qu’elle réalise. Elle découvre alors l’envers du monde des adultes. Y résonne en écho le film Daddy (1973), sur lequel elle a travaillé avec le réalisateur Peter Whitehead, et dans lequel on entend une autre ritournelle : « I am a big girl now » (« Je suis une grande fille maintenant »).

D’après la romancière Gwenaëlle Aubry, « devenir adulte, devenir pleinement adulte, c’est sans doute aussi savoir survivre à l’enfant qui gît derrière l’une des sept portes d’un rêve plus long que la nuit, c’est sans doute aussi savoir transformer l’enfance cauchemardesque en autre chose, ou en tout cas être à la fois le cauchemar et celui ou celle qui le rêve ». Si la vision de l’enfance de Niki de Saint Phalle est aussi cauchemardesque, c’est certainement parce qu’elle subit à l’âge de onze ans un viol incestueux de la part de son père. Elle le racontera tardivement, à l’âge de 64 ans, dans un petit livre intitulé Mon secret où elle écrira : « Pour la petite fille, le viol, c’est la mort. »

Les monstres de l’enfance

Le cauchemar de l’enfance, à moins que ce ne soit l’enfance elle-même, semble contenu dans Le Monstre de Soisy (1966), sculpture monumentale de 1,80 mètre, à l’allure de monstre terrifiant, recouverte d’objets de récupération, teintée de bombes à peinture sur lesquelles Niki de Saint Phalle a tiré et parsemé d’objets enfantins comme des petits soldats en plastique, des jouets, des poupées, des animaux empaillés.

« Elle a recours à une enfance encore plus lointaine, plus antérieure ou plus profonde, qui est celle du conte, mais qui est celle aussi du mythe, de l’archaïque, du primitif. Tout se passe comme si elle remontait toujours plus haut dans l’enfance », estime Gwenaëlle Aubry. Les monstres de Niki de Saint Phalle ne sont pour autant pas toujours aussi sinistres, ils sont aussi vecteurs de joie. C’est le cas de son Monstre du Loch Ness ou du Golem de Jérusalem, qui montrent la dualité que le monstre peut porter. « C’est pour ça qu’elle est intéressante, elle est toujours dans une forme de tension et d’ambivalence. »

Et Saint Phalle triompha de la violence du monde

Niki de Saint Phalle se sauve de la violence du monde en se réfugiant dans la fiction, en se réfugiant dans un monde des imaginaires. Dans son livre Saint Phalle : monter en enfance (Stock, 2021), Gwenaëlle Aubry propose une exploration du Jardin des Tarots, dans une forme hybride à la croisée de la biographie, de l’autobiographie et de l’essai sur l’art.

Elle y a passé une semaine aux côtés des vingt-deux arcanes du jeu de tarot, obéissant à un principe aléatoire. « J’ai vécu dans ce jardin, j’ai été accueillie par sa tribu, par ceux qui l’ont construit avec elle et qui m’ont ouvert ses pièces secrètes. Je me réveillais le matin en me disant que j’irais dans la main du Magicien, ou dans sa tête. Évidemment, quand on se réveille avec ce genre de phrase en tête, on est déjà Alice, on tombe au fond du puits, ou on monte. »

Quasi mythologique, le Jardin des Tarots fait office de contre-monde face au monde violent de l’enfance. Il est à la fois un refuge et un lieu d’apprentissage. « Ce qui est certain, c’est que le jardin s’achève quand même par la sculpture du Monde. Le monde est triomphal. Saint Phalle devient triomphale », relève finalement Gwenaëlle Aubry.

Bibliographie sélective :

TracesOuverture dans un nouvel onglet, Niki de Saint Phalle, Gallimard, 1999Saint Phalle : monter en enfanceOuverture dans un nouvel onglet, Gwenaëlle Aubry, Editions Stock, 2021Mon secretOuverture dans un nouvel onglet, Niki de Saint Phalle, Editions des femmes-Antoinette Fouque et Éditions le rayon blanc, 2023Méchant MéchantOuverture dans un nouvel onglet, Niki de Saint Phalle (Illustratrice) / Laurent Condominas (Auteur), Editions Courtes et Longues, 1993

Archives :

Interview de la restauratrice Astrid Lorenzen au Centre Pompidou à propos de l’oeuvre Le Monstre de Soisy, par Marceau Vassy, 2026Extrait du film Un rêve plus long que la nuitOuverture dans un nouvel onglet, de Niki de Saint Phalle, 1976Extrait de Traces de Niki de Saint Phalle lu par Daphné Leblond

Générique : « Buka », Live from Studio S2, Hania Rani, 2022 – « There will be hope », Inner Symphonies, Hania Rani et Dobrawa Czocher, 2021


Source:

www.radiofrance.fr

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