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La mythologie chinoise 9/10 : Les Routes de la Soie

Il suffit de prononcer ces cinq mots – les Routes de la Soie – pour qu’aussitôt surgisse le désert, les oasis, les caravanes de dromadaires et leurs précieuses marchandises entre Orient et Occident. Pourtant, l’expression elle-même n’a pas deux siècles : elle a été forgée en 1877 par un géographe allemand, Ferdinand von Richthofen, et c’est ce concept aux origines coloniales que Xi Jinping s’est réapproprié à partir de 2013 pour en faire l’étendard de la puissance chinoise contemporaine.

Une route qui n’a peut-être jamais existé

Le mythe est tenace, mais les faits le démentent. « La soie, en réalité, n’a jamais été pour les Chinois une marchandise commerciale », rappelle d’emblée Frantz Grenet, professeur au Collège de France, dans une archive de 2017 : « C’était la vraie monnaie chinoise. Les fonctionnaires étaient payés en rouleaux de soie et c’était le moyen d’acheter les peuples nomades qui étaient susceptibles de menacer la Chine. » Mieux encore : « Il n’y a jamais eu une seule route et très peu de voyageurs et d’ambassadeurs l’ont parcourue de bout en bout. C’était plutôt des tronçons enchaînés. » Et dans les registres douaniers et les lettres laissés par les marchands sogdiens, « la soie est très rarement mentionnée » : le gros du commerce portait sur la vaisselle métallique précieuse, le musc, le santal.

Sophie Rochefort-Guillouet ramène ces flux à leur origine : ce sont les rouleaux de soie offerts aux tributaires par l’empereur Han Wudi qui, à partir des missions diplomatiques de Zhang Qian en 138 puis 119 avant notre ère, ouvrent la voie d’un échange à grande distance – Zhang Qian, lui-même kidnappé pendant douze ans, rapportera « un extraordinaire récit de voyage » sur les régions occidentales, comme le rappelle Emmanuel Lincot. L’expression « Route de la Soie » (Die Seidenstraße), elle, naît bien plus tard, sous la plume de Ferdinand von Richthofen, géographe allemand qui arpente le Taklamakan dans les années 1870.

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Détail de la fresque tangue de Zhang Yichao en marche (Zhang Yichao chu xing tu), grottes de Mogao à Dunhuang, IXᵉ siècle – Dunhuang Mogao Caves

Marco Polo, Zheng He et la fabrique d’un récit chinois

Sur cette matière historique fragmentée, Pékin tisse aujourd’hui un autre récit. Sophie Rochefort-Guillouet rappelle qu’avant Marco Polo, des voyageurs comme Guillaume de Rubrouck ou Jean de Plan Carpin avaient déjà sillonné la cour des Mongols à Karakorum, et qu’un « moine nestorien qui s’appelle Rabban Bar Sawma » fit le chemin inverse, de la Chine de Kubilai Khan jusqu’à Bordeaux et Paris, où il rencontra Édouard Ier d’Angleterre et Philippe le Bel. Marco Polo, lui, « s’est rendu en Chine », mais son Livre des merveilles, ensuite « fabuleusement illuminé et illustré », sert surtout, dit-elle, de « réservoir à rêves pour les siècles qui viennent et à susciter beaucoup de vocations de voyageurs, à commencer par Christophe Colomb ».

À ce panthéon littéraire, Xi Jinping ajoute en 2017 trois figures choisies pour incarner sa nouvelle mythologie : Marco Polo le Vénitien, Ibn Battûta le Marocain, et l’amiral Zheng He, navigateur musulman du début du XVᵉ siècle dont les sept expéditions sous l’empereur Ming Yongle, « qui ne sont pas de conquête ou d’exploration, mais qui tissent des liens et qui apportent des cadeaux jusqu’au Mozambique », fournissent le contre-modèle parfait à la colonisation occidentale. « C’est aussi l’intelligence politique de Xi Jinping que d’avoir compris que pour désenclaver la Chine, il fallait faire affaire avec le monde musulman », observe Emmanuel Lincot, qui rappelle que les deux discours fondateurs des Nouvelles Routes de la Soie ont été prononcés en 2013 au Kazakhstan puis en Indonésie.

Du Xinjiang à la route de la soie numérique : l’envers du décor

Derrière la diplomatie culturelle et les expositions sur les Routes de la Soie – à Londres en septembre 2024, à Pékin en 2023 sur le Gandhara avec le Pakistan – se déploie une autre cartographie, économique et stratégique. Le projet baptisé Yīdài yìlù (Une Ceinture, une Route — Belt and Road Initiative), connu en Occident sous le nom de Nouvelles Routes de la Soie, « une stratégie impensée du côté européen, souligne Emmanuel Lincot, qui rappelle celle du premier empereur, à partir du IIIe siècle avant notre ère, qui réunifia par la force, par les armes, toutes les principautés rivales, et s’empara notamment du Sichuan, en identifiant des richesses puis en construisant des routes ». Ce projet mobiliserait depuis 2013, selon Marie Hellequin, près de « mille quatre cent milliards de dollars » d’investissements et d’accords avec plus de cent cinquante pays, soit « à peu près soixante-dix pour cent de la population mondiale » selon le China Daily.

Avec de nombreuses expositions – « Les routes de la soie » en 2025, à Londres ; une exposition avec le Pakistan autour du Gandhara, en 2023 au musée national du Palais à Pékin, etc. – la Chine souhaite « effacer le siècle des humiliations qu’elle a subie et rappeler la puissance et la profondeur historique de la Chine ». Créant un narratif « auquel on se rallie ou que l’on conteste » Emmanuel Lincot conseille aux pays européens « de s’inspirer de cette capacité de réécrire, à sa manière, une histoire universelle ».

Afin de mieux s’interconnecter aux pays voisins, pays prioritaires pour la Chine, cette dernière a réorganisé la manière dont son réseau internet a été construit, en créant « des capes de fibre optique permettant de s’interconnecter directement aux voisins, explique Nowmay Opalinksy. La totalité des pays voisins de la Chine – à l’exception de l’Afghanistan et du Bhoutan – possède une connexion directe au réseau internet chinois ». Une politique mise en place à partir du début des années 2010 : « les derniers pays ayant été connectés, le Népal et le Pakistan autour de 2017-2018, l’idée est désormais de pouvoir s’interconnecter directement et que la Chine puisse devenir une plateforme d’échange internet pour les pays voisins. Par exemple un pays d’Asie centrale pourrait potentiellement accéder à des ressources numériques en Asie du Sud-Est en passant par la Chine ».

Le projet est aussi politique : Emmanuel Lincot rappelle que l’Iran a acheté « le modèle de cybersurveillance chinois » – « l’une des raisons pour lesquelles la population iranienne n’a jamais pu renverser le pouvoir » et qualifie le régime chinois lui-même de « cybercrature », dictature d’un type inédit « que même George Orwell n’aurait pas pu imaginer ».

Extraits sonores et archives :

Lim Giong, A pure person, 2001Archive : Frantz Grenet, historien et archéologue, professeur au Collège de France, intervention dans l’émission Concordance des temps de Jean-Noël Jeanneney, France Culture, 02/12/2017Denis de La Patellière, La Fabuleuse Aventure de Marco Polo, coproduction Afghanistan / Égypte / France / Italie / Yougoslavie, 1965.Discours de Xi Jinping prononcé le 25 avril 2019 lors du deuxième forum sur la Belt and Road Initiative, à Pékin — version traduite et doublée en français à l’antenneZENLU, ZenAltan Urag, Khukh Tolboton (Blue Mark), La Horde d’or, extrait de la bande originale de la série Marco Polo (Netflix, 2014)

Pour aller plus loin :

Jean-Pierre Drège, Marco Polo et la Route de la Soie, Gallimard, Découvertes, 1989.Peter Frankopen, Les routes de la soie, éditions Nevicata, 2017.Marie Hilliquin, « Routes de la soie et stratégie régionale de la Chine en Asie centrale », thèse soutenue en 2023.Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie, Philippe Picquier, 2017.Édith et François-Bernard Huygue, La route de la soie ou les empires du mirage, Petite bibliothèque Payot, 2017.René Kappler (ed.), Marco Polo, Le devisement du monde, Imprimerie nationale, 2004.Emmanuel Lincot, Chine-Inde, la guerre des mondes, éditions du Cerf, 2026.Frédérick Douzet et Nowmay Opalinski, « A la conquête de la datasphère : les routes de la soie numériques de la Chine » dans le livre À la croisée des nouvelles routes de la soie, co-dirigé par Frédéric Lasserre, Éric Mottet et Barthélémy Courmont, Presses de l’Université du Québec, 2022.

Mixage : Minetta Diawara. Merci à Pierre Plantin et Qiting Wang à la documentation musicale.**


Source:

www.radiofrance.fr

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