À Belgrade, le 11 juillet devait être consacré aux morts de Srebrenica. Sous le pont de Branko, la coalition « Les gens se souviennent des gens » préparait une cérémonie à laquelle l’ambassadeur des Pays-Bas en Serbie était annoncé. Vladimir Arsenijević, arrivé pour nettoyer l’esplanade avant le rassemblement, affirme avoir été accueilli à sa descente de taxi par une vingtaine à une trentaine de jeunes hommes, selon le média serbe N1.
Le romancier raconte avoir reçu des coups à la tête et des coups de pied. Son téléphone lui a également été pris. « Un groupe de 20 à 30 jeunes m’a frappé, menacé et s’est approché de moi de manière intimidante. » L’espace avait été couvert d’inscriptions glorifiant Ratko Mladić et l’armée de la Republika Srpska. La cérémonie, prévue à 11 heures, a finalement été annulée pour des raisons de sécurité.
Des coups, mais pas d’infraction pénale ?
L’affaire a connu un premier développement ce 15 juillet. Miloš Janković, avocat de Vladimir Arsenijević, indique que la police a identifié deux participants et que ceux-ci ont reconnu les faits. D’après les informations transmises à son conseil par les services de police de Stari Grad, le procureur de permanence du Premier parquet de Belgrade aurait toutefois estimé que l’épisode ne réunissait pas les éléments constitutifs d’une infraction pénale, rapporte un communiqué publié par KROKODIL.
La police devrait donc engager des poursuites contraventionnelles pour atteinte à l’ordre public. Miloš Janković conteste cette lecture : abandonner la voie pénale empêcherait, selon lui, de rechercher d’éventuels instigateurs ou organisateurs et de déterminer si les violences s’inscrivent dans un dispositif coordonné. Ses déclarations ont notamment été relayées par le média serbe Autonomija.
Cette appréciation appelle néanmoins une précaution. Elle est, pour l’heure, rapportée par l’avocat de Vladimir Arsenijević : aucune décision motivée du parquet ni communication directe de l’institution n’a été retrouvée publiquement. L’identité des deux hommes n’a pas davantage été dévoilée, tandis que les autres membres du groupe restent inconnus.
PEN International avait demandé, le 14 juillet, l’ouverture d’une enquête « rapide et approfondie » et la mise en cause de l’ensemble des responsables. Ma Thida, présidente de son Comité des écrivains en prison, estime que ces violences interviennent dans le sillage d’une « répression généralisée de la dissidence en Serbie » et appelle les autorités à rompre avec « le cercle vicieux de la violence et de l’impunité ».
Une œuvre née dans la guerre
Né en 1965 à Pula, alors située en Yougoslavie, Vladimir Arsenijević s’est fait connaître avec U potpalublju, roman antiguerre publié en 1994. Le livre lui vaut cette année-là le prix NIN : il devient le plus jeune lauréat de la récompense, attribuée pour la première fois à un premier roman. Traduit dans 22 langues, l’ouvrage paraît en France en 1996 chez Plon sous le titre À fond de cale, dans une traduction de Mireille Robin, comme le rappelle la présentation de KROKODIL.
Écrivain, traducteur et éditeur, Arsenijević a également cofondé en 2009 l’association KROKODIL, qu’il préside. Connue pour son festival littéraire de Belgrade, la structure organise des rencontres, des résidences et des programmes destinés à renouer les échanges culturels dans les Balkans occidentaux. Cette activité, à la frontière de la littérature et du débat civique, donne à l’attaque une portée qui dépasse la personne de l’auteur.
KROKODIL avait déjà fait état de menaces répétées. En septembre 2024, des hommes russophones arborant des signes associés à l’extrême droite serbe avaient pénétré dans ses locaux, décroché un drapeau ukrainien et intimidé le personnel. Le mois suivant, un membre de l’association avait été convoqué par l’Agence serbe d’information et de sécurité. Une expertise citée par Amnesty International a ensuite conclu que le logiciel espion NoviSpy avait été installé sur son téléphone pendant cet entretien. PEN International avait alors demandé une enquête sur ces pressions.
Srebrenica, trente et un ans après
En juillet 1995, plus de 8000 hommes et adolescents musulmans de Bosnie ont été systématiquement assassinés à Srebrenica par les forces serbes de Bosnie. Le crime a été qualifié de génocide par la justice internationale. Ratko Mladić, alors commandant de l’armée serbe de Bosnie, a été condamné à la réclusion à perpétuité, une peine confirmée en appel en 2021.
Depuis une résolution adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en mai 2024, le 11 juillet est la Journée internationale de réflexion et de commémoration du génocide de Srebrenica. Dans son message publié pour l’édition 2026, le secrétaire général des Nations unies a de nouveau appelé à préserver la vérité historique et la dignité des victimes.
À Belgrade, les inscriptions découvertes sous le pont de Branko et l’annulation de la cérémonie ont replacé cette mémoire disputée au centre de l’affaire. ActuaLitté avait déjà abordé ces tensions à travers les controverses suscitées par les prises de position de Peter Handke sur les guerres de Yougoslavie et par l’accueil réservé à l’écrivain en Bosnie-Herzégovine.
Au 15 juillet, deux participants devraient donc répondre de faits contraventionnels, et non d’une infraction pénale, selon l’avocat de Vladimir Arsenijević. Aucun élément public ne permet encore d’établir qui avait réuni le groupe ni si l’agression avait été préparée.
Crédits photo : Medija centar Beograd
Par Clément SolymContact : cs@actualitte.com
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