À l’origine, la fable « Yugong qui déplaça les montagnes », connu également comme « Le vieux fou qui déplaça les montagnes » ou « Le vieux simplet qui déplaça les montagnes », se trouve dans l’un des trois livres importants du taoïsme, le Liezi. Ce récit de quelques paragraphes est devenu dans le langage courant ce qu’on appelle en Chine une expression en quatre caractères, chengyu en mandarin. Elle signifie qu’en faisant preuve de constance, de persévérance et de ténacité, sans craindre les difficultés, on peut atteindre ses objectifs. Cette expression a surtout connu une gloire incroyable et une notoriété tardive en Chine avec Mao Zedong. En 1945, alors que le Grand timonier doit combattre à la fois les Japonais et les Nationalistes et qu’il conforte son pouvoir au sein du Parti communiste chinois, il s’en empare dans un discours célèbre. Il en tire une leçon et une adresse : rien ne peut résister aux masses si elles ont la foi et si elles luttent avec détermination et comptent sur leurs propres forces.
Une fable taoïste devenue emblème
La fable figure dans le Liezi, l’un des trois grands textes du taoïsme aux côtés du Laozi et du Zhuangzi. Un livre composite, tardif, dont Rémi Mathieu, qui l’a traduit pour la Pléiade, rappelle qu’il « subit l’influence directe » des deux autres. Sa marque : la vacuité. « Le sage va s’appliquer à vider son esprit. Le but de la manœuvre, c’est d’avoir une inconnaissance du monde. » Le paradoxe de Yu Gong tient dans cet écart : chez Liezi, « le sage est celui qui n’agit pas ». Or Yu Gong intervient, mobilise sa famille, ses voisins. Et sa réussite ne lui appartient pas : « c’est le dieu des serpents, une divinité locale, qui va aider le personnage à finir le travail. Ça n’est pas tant la morale occidentale : aide-toi, le ciel t’aidera. C’est : aide-toi, le dieu des serpents va t’aider. » Un détail vite oublié par ceux qui s’empareront du récit.
Xu Beihong, une peinture-monde née en exil
En 1940, Xu Beihong, formé à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, se réfugie en Asie du Sud-Est puis en Inde, où il passe plusieurs mois auprès de Tagore et assiste à sa rencontre avec Gandhi. C’est là qu’il peint deux versions monumentales de Yugong Yishan, l’une à l’encre, l’autre à l’huile — cette dernière mesurant plus de deux mètres sur quatre mètres cinquante. « Yugong Yishan est un tableau qui est aussi français que chinois », résume le galeriste Philippe Cinquini. « C’est un tableau de guerre, mais qui n’a pas pour sujet la guerre, mais un sujet pacifique. » Corps nus, terrassiers, laboureurs, modèles indiens : une « peinture totale » à vocation universelle, où Xu Beihong entend « redonner une dignité au corps chinois en peinture ». Longtemps rangé par les historiens anglo-saxons dans le lignage de l’« art Mao », le peintre n’a pourtant jamais adhéré au Parti. « C’est un contresens. La source de Xu Beihong, c’est l’art français. » Aujourd’hui, une reproduction en bas-relief du tableau accueille les visiteurs dans le hall du Musée national de Chine, place Tiananmen.

Un mythe à double tranchant
Le 11 juin 1945, au VIIe Congrès du Parti communiste chinois à Yan’an, Mao Tsé-toung prononce son discours Yugong Yishan : les deux montagnes à déplacer sont l’impérialisme japonais et le féodalisme. « L’important, c’est les masses et les masses seules qui font l’histoire », résume le sinologue Jean-Philippe Béja. Le mythe devient l’un des « trois articles à lire constamment », intégré au Petit Livre Rouge, salutation quotidienne dans les danwei : « Tel Yugong, changeons la Chine » — « une espèce de bénédicité de l’époque maoïste ». Simon Leys, dans Les habits neufs du président Mao, l’avait déjà noté : « Yugong est considéré en Chine comme un vieux fou et non pas du tout comme quelqu’un qui est absolument admirable. »
Depuis 2012, Xi Jinping remet en scène cet héritage : « il s’appuie sur les idées de Mao Zedong : la critique et l’autocritique, la ligne de masse et bien sûr Yugong Yishan Gaizao Zhongguo, et l’idée de Zili Gengsheng, compter sur ses propres forces », explique Jean-Philippe Béja. Reste enfin les images : douze heures, quatorze films tournés en Chine dans les années 1970 par Joris Ivens et Marceline Loridan, dont Serge Daney fera d’abord l’éloge avant de reconnaître, tardivement, que « des deux films sur la Chine, celui que j’aime, c’est celui d’Antonioni ». Emmanuel Burdeau revient sur la différence entre ces deux regards et réalisations occidentales sur la Chine : « Antonioni est, sur l’échiquier du cinéma, l’inverse de Evans et Loridan. »
ouvrir crédits photoExtraits sonores et archives :
Interview de Joris Ivens sur son film Comment Yu Gong déplaça les montagnes — « Il ne faut pas penser que la révolution est directement pour demain… », archive INA, années 1970.Marceline Loridan-Ivens, récit de la genèse du film et rapprochement avec Le laboureur et ses enfants de La Fontaine, dans À Voix Nue sur France Culture, 2012.Éric Lefebvre, directeur du Musée Cernuschi, sur les peintres chinois formés à Paris et l’usage de l’encre, France 5, 2022.Reportage AFP à Pékin, Jean-Vincent décrivant une manifestation massive place Tiananmen, gardes rouges (hongweibing), ouvriers et militaires, août 1966, Révolution culturelle.Documentaire Comment Yu Gong déplaça les montagnes — séquence tournée à Kashgar (Xinjiang), témoignage d’une femme ouïghoure : « cheveux longs, idées courtes », Ivens/Loridan, années 1970.Musique de fin : Yu Kong Yìshān par le groupe de rock taïwanais Mixer.
Pour aller plus loin :
Jean-Philippe Béja, Surveiller et punir en Chine, Laogaï et technosurveillance, de 1946 à nos jours, La Découverte, 2026.Philippe Cinquini, Les artistes chinois en France et l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris à l’époque de la Première République de Chine (1911-1949) : pratiques et enjeux de la formation artistique académique, Université Charles de Gaulle – Lille III, 2017.Robert Destanque et Joris Ivens, Joris Ivens ou la mémoire d’un regard, Éditions BFB, 1982.Barbara Mittler, A Continuous Revolution: Making, Sense of Cultural Revolution Culture, Harvard University Asia Center, 2012.Pascale Nivelle, Histoire du petit livre rouge, Taillandier, 2016.Philosophes Taoïstes, Tome 1, Lao Zi, Zhuang Zi, Lie Zi, Bibliothèque de la Pléiade, 2022.Comment Yukong déplaça les montagnes, 12 films, 12 heures, Joris Ivens et Marceline Loridan-Ivens, ARTE Édition
Pour retrouver les critiques d’Emmanuel Burdeau sur son Substack : emmanuelburdeauOuverture dans un nouvel onglet
Mixage : Alex Dang. Merci à Pierre Plantin et Qiting Wang pour la documentation musicale.
Source:
www.radiofrance.fr


