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La mythologie chinoise 7/10 : Monstres et fantômes

Derrière ces figures surnaturelles se cachent des questions très humaines — la mémoire, la famille, la culpabilité, le deuil, la peur du changement — et toute une cartographie de la Chine invisible. Septième épisode d’une série d’été consacrée aux mythologies chinoises, avec Vincent Durand-Dastès, Françoise Lauwaert, Solange Cruveillé et Arnaud Lanuque.

Une cartographie des morts et des survivants

En Chine, le monde des vivants et celui des morts n’ont jamais cessé de se chevaucher. Vincent Durand-Dastès rappelle d’emblée la conception « atomique » que les Chinois se font de la personne : des âmes hún plus spirituelles, des âmes pò plus charnelles, et la possibilité, lorsque les rites de deuil sont négligés, que la mort se prolonge en présences inquiètes. Les jiāngshī, « ces cadavres raidis, qui sont des êtres absolument terrifiants, hostiles », « vous sautent dessus pour vous boire votre souffle, votre sang, mais ils n’ont pas d’intention. Ce sont des espèces de machines charnelles. »

Les véritables revenants sont les guǐ, les « âmes en peine, celles qui ont des comptes à régler avec les vivants », un mort exécuté, suicidé, noyé, ou simplement enterré loin de chez lui. Certains « font carrière » : on leur bâtit des temples, on leur consacre des sacrifices, et « il y a une proportion non négligeable des dieux chinois qui sont d’anciens fantômes », dont l’empereur Guan, jadis général de la guerre des Trois Royaumes, devenu dieu du commerce et de la guerre après avoir « semé le trouble à la tête d’une armée de démons ».

À cette géographie des âmes correspond une géographie des enfers, « un produit composite » mêlant traditions indiennes et chinoises, où le défunt traverse dix cours présidées par dix rois avant que le « breuvage de la mère Mongue » n’efface sa mémoire et ne le renvoie à une nouvelle incarnation. Le quinzième jour du septième mois lunaire, lors du mois des fantômes, « les portes des enfers s’ouvrent » : on apaise les morts captifs en leur offrant à manger, en brûlant pour eux de la monnaie de papier. Confucius préférait n’en pas parler — « J’ai tant de mal à comprendre la vie. Comment voudriez-vous que je vous explique la mort ? ». Et Françoise Lauwaert rappelle que cette présence du surnaturel n’a rien d’archaïque : sous Mao, l’épouse du dirigeant déchu fut publiquement « qualifiée de sorcière du squelette », et « il y avait une véritable jouissance à la dépeindre en démone ».

Renardes, serpentes, et fantômes féminins

La figure du renard, et plus encore celle de la renarde, concentre, à elle seule, toute l’ambivalence des esprits chinois. Solange Cruveillé en retrace les fondements anciens : un regard « qui fait penser à un regard humain », un cri « que les Chinois vont associer aux vagissements de nouveau-nés ou aux rires démoniaques », une vie partagée entre le yin et le yang, et cette « fâcheuse habitude (…) de s’attaquer aux ossements humains », sièges de l’âme pò. « En s’emparant des ossements, le renard peut s’emparer de l’âme et acquérir un don de métamorphose. » De là naît la húli jīng, femme renarde qui « va se métamorphoser en belle femme pour venir séduire les jeunes hommes vigoureux », en quête d’une « vraie immortalité » qu’elle nourrit du yang masculin.

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Chroniques de l’étrange (Liaozhai zhiyi) de Pu Songling, édition illustrée de la dynastie Qing – Collection chinoise, Division asiatique, Bibliothèque du Congrès

Mais sous la plume des conteurs des Ming et des Qing, au premier rang desquels Pu Songling, « grand maître des contes vulpins » , la créature s’humanise. La renarde devient « sentimentale, romantique », « l’emblème des relations interdites, de l’amour libre », et l’héroïne d’un autre regard, plus tendre, sur la condition féminine. L’une des plus célèbres incarnations de cet imaginaire reste la Légende du Serpent blanc, où une serpente amoureuse est séparée de son amant par un moine exorciste qui finit par l’emprisonner sous une pagode, « un lieu qu’on visite encore et qui fait partie du folklore de la région de Hangzhou ». Les révolutionnaires chinois du début du XXᵉ siècle s’en empareront à leur tour, « choisissant les légendes qui leur paraissaient progressistes, qui leur paraissaient justement défendre le point de vue des femmes contre l’ordre patriarcal », sans pour autant que la condition réelle des femmes en sorte transformée.

Du grand bond aux vampires sauteurs : un cinéma de l’invisible

L’imaginaire des fantômes a aussi sa dimension politique. Sous Mao, rappelle Françoise Lauwaert, le pouvoir qualifie ses adversaires de « démons serpents » ou de « démons à tête de buffle », mais c’est lui qui produit les fantômes en masse. « La grande période productrice de fantômes », ce n’est pas la Révolution culturelle : c’est le Grand Bond en avant, « cette volonté absurde de vouloir construire des villes à la campagne » qui aboutit, à la fin des années 1950, à « une famine de près de quarante millions de morts ». Le cinéaste Wang Bing en a rapporté dans Les Âmes mortes les ossements qui affleurent dans les champs, et la mémoire interdite des camps où les intellectuels qualifiés de « droitiers » sont « morts de faim ». « Tous ces morts, toutes ces souffrances restent suspendues dans l’air. »

Vincent Durand-Dastès confirme : « Après la grande famine, en 1959, 1961, 1962, 1963, les gens commencent à voir beaucoup de fantômes », au point qu’en 1963 le Parti réinterdit les pièces à fantômes – dont Li Huiniang, une des premières interdites par la bande des Quatre à la veille de la Révolution culturelle. C’est ailleurs, à Hong Kong et Taïwan, que se réfugie alors le fantastique chinois. Arnaud Lanuque retrace la coupure : à partir de 1949, « les communistes ont imposé un cinéma dit de réalisme social sur le modèle soviétique » d’où le fantastique a été « quasi intégralement exclu ». Les fantômes, eux, persistent et continuent, comme l’écrivait au XIXᵉ siècle un lettré cité par Vincent Durand-Dastès, à fuir les guerres : « La situation est si terrible que même les fantômes fuient. »

Extraits sonores et archives :

A Chinese Ghost Story (倩女幽魂), de Ching Siu-tung, 1987Love, death and robots, Saison 1, épisode 8 « Bonne chasse », produit par Joshua Donen, David Fincher, Jennifer Miller et Tim Miller 2019Pu Songling, Chroniques de l’étrange (Liaozhai zhiyi, 聊齋誌異), XVIIᵉ siècle. Édition française : Chroniques de l’étrange, traduction d’André Lévy, Philippe Picquier, 2005La Légende du Serpent blanc (Baishe zhuan, 白蛇傳), conte populaire dont l’écriture s’étend de la dynastie Tang à la dynastie MingChungking Express (重慶森林), de Wong Kar-wai, 1994. Faye le fantôme bienveillantLe fantôme enchanteur, adaptation cinématographique d’une nouvelle de Pu Songling, réalisée par Lin Zhenzhao (2020). Il s’agit de l’histoire d’un lettré qui tombe amoureux d’une très belle jeune femme, Nie Xiaoqian, qui se révèle être une fantômeShirō Toyoda, L’Étrange Amour de la dame blanche (Byaku Fujin no Yōren), Shintōhō, 1956Yueh Feng, Madam White Snake (Bai She Zhuan), Shaw Brothers, 1962Ching Siu-Tung, Le Sorcier et le Serpent blanc (The Sorcerer and the White Snake, Bai She Chuan Shuo), avec Jet Li et Eva Huang, Juli Entertainment Media, 2011Ji Zhao et Amp Wong, White Snake (Bai She Yuan Qi), film d’animation, Light Chaser Animation Studios, 2019Ji Zhao et Amp Wong, Green Snake (Bai She 2 : Qing She Jie Qi), film d’animation, Light Chaser Animation Studios / Netflix, 2021Lin Zhenzhao, Le Fantôme enchanteur (The Enchanting Phantom, Qian Nü You Hun: Ren Jian Qing), 2020Ricky Lau, Mr. Vampire (Geung Si Sin Sang), Bo Ho Films / Paragon Films, 1985Panter Chan, Monstres et démon, chanteuse hongkongaise, 2026

Pour aller plus loin :

Vincent Durand-Dastès, « 鬼 gui, démon, revenant. Esthétique spectrale, paradigme démoniaque et hantise des disparus », dans le livre collectif Mots de Chine, Ruptures, émergences, persistances, sous la direction de Vanessa Frangville, Françoise Lauwaert et Florent Villard, Presses universitaires de Rennes, 2025.Yan Geling, Le serpent blanc, traduction Brigitte Duzan, L’Asiathèque, 2022.Pu Songling, Chroniques de l’étrange, volumes 1 et 2, traduction d’André Lévy, Éditions Picquier, 2020.Xu Zhonglin, L’investiture des Dieux, traduit par Jacques Garnier, Éditions Youfeng, 2002.Arnaud Lanuque, Tsui Hark : la théorie du chaos, Omaké Books, 2023.

Merci à Pierre Plantin et Qiting Wang à la documentation musicale.


Source:

www.radiofrance.fr

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