Vous n’avez vu que du rouge dans les gradins quand les Bleus ont affronté la Norvège ou le Maroc ? C’est (hélas) normal, et ça ne va pas changer de sitôt, malgré les efforts des mordus de l’équipe de France.
Des tribunes aux couleurs du Maroc. Des sifflets lorsque le retraité des Bleus Antoine Griezmann apparaît sur l’écran. C’est peu dire que l’équipe de France a évolué à l’extérieur à Boston lors de son quart de finale de Coupe du monde, jeudi 9 juillet. Ce qui a inspiré cette réflexion à l’économiste Florian Ederer, supporter de l’Autriche dans le civil : « La France, c’est vraiment comme Manchester City dans le foot des sélections. La fan base internationale la plus faible que j’aie jamais vue. Peu de fans, pas de tambour, pas de tifo, et zéro chant. » Un constat sévère… que ne réfutent qu’en partie les principaux intéressés, alors que la France défie l’Espagne pour une place en finale, mardi 14 juillet.
Pour chaque match, la FFF affirme avoir écoulé ses 4 000 tickets, le même quota que toutes les autres fédérations. Comment expliquer alors l’impression visuelle d’un stade acquis à la cause de l’adversaire ? « Pour le match face à la Norvège, beaucoup de fans des Vikings avaient acheté en masse des places derrière les buts, même si le tarif était à quatre chiffres », estime Yannick Vanhée, président des Corsaires, une association de supporters des Bleus basée à Dunkerque (Nord). Quand la compétition n’a pas lieu à l’autre bout du monde, les Français savent se mobiliser en force, avec 17 000 supporters des Bleus pour un match de poules entre la France et les Pays-Bas de l’Euro 2024 à Leipzig (Allemagne).
Lors du Mondial américain, les Tricolores se sont surtout retrouvés dans leur tribune à 60 dollars la place, sous le toit du stade et loin des caméras. « C’était délibéré de la part des Norvégiens, ils l’ont fait pour être vus », regrette celui qui était en tribune ce jour-là pour le troisième match de poules. Ni les 28 ans d’attente depuis leur dernière Coupe du monde, ni leur pouvoir d’achat supérieur n’expliquent entièrement la mobilisation des Norvégiens. « Les histoires de gens qui vendent leur voiture ou leur maison pour assister à la Coupe du monde, on n’entend jamais ça en France, mais plutôt au Royaume-Uni ou en Amérique du Sud », reconnaît Killian Bertrand, un fan qui a écumé les stades à travers le monde.
Dans cette Coupe du monde « inabordable » de l’avis général, le frein financier pèse particulièrement pour les Français. « Je ne vois pas beaucoup de gens avec qui j’ai suivi l’épopée des Bleus en Russie », reconnaît Fabian, autre supporter tricolore, resté à la maison pendant cette Coupe du monde. Déjà présent au Qatar, l’effet CSP+ joue à plein dans le public français présent outre-Atlantique. « Je n’ai jamais vu autant de gens qui se prennent pour des influenceurs en tribune, peste-t-il. Ces gens-là ne sont pas là pour chanter, mais pour se filmer ! » On aurait pu compter sur la diaspora française aux States pour prendre le relais : 160 000 de nos compatriotes sont inscrits au registre consulaire. Soit sensiblement autant que les Marocains. Pourtant, le Gillette Stadium de Boston avait clairement choisi son camp lors du quart de finale.
La phrase toute faite « c’est culturel » revient souvent parmi les personnes interrogées. « C’est culturel », car le foot a longtemps eu mauvaise presse dans les milieux favorisés en France. « C’est culturel », parce qu’en France, « on se réveille tard ». « J’ai plein de demandes de places pour la finale, grimace Yannick Vanhée. J’aurais eu mille places, je les aurais écoulées en une heure. Mais il fallait s’y prendre des mois à l’avance, comme le font les fans étrangers plus organisés. » Dans d’autres pays, les groupes de supporters des clubs, plus rodés, prennent la main sur les supporters de l’équipe nationale pour faire du bruit. « Lors du 8e de finale victorieux contre l’Argentine à Kazan, en 2018, on en a pris plein la gueule pendant tout le match de la part des Argentins, et après, les fans de Boca et de River [les principaux clubs de Buenos Aires] se sont rentrés dedans », décrit Fabian, notre supporter tricolore qui avait suivi le sacre de la bande à Deschamps.
« C’est culturel » aussi car la FFF n’aide pas beaucoup les supporters à se déplacer, quand dans d’autres pays comme la Suède ou l’Argentine, des avions sont affrétés pour acheminer tout le monde à bon port et à moindre coût, voire gratuitement comme pour certains supporters marocains en 2022 ou qataris cette année. « Vu l’état des finances publiques, je comprends que ça soit totalement inaudible que l’Etat, via la FFF, donne un coup de pouce aux supporters pour se déplacer, glisse un supporter tricolore de longue date. Quand bien même ce ne serait que quelques dizaines de milliers d’euros. D’autres pays en font un enjeu de représentation nationale, pas nous. » Seule concession de la 3F aux fans expatriés, la Casa Bleue, un espace semblable au Club France pour les JO, initié en 2014 lors du Mondial brésilien, où les supporters peuvent se retrouver et casser la croûte à moindres frais.
Casa Bleue, sûrement, mais tribune bleue, c’est plus compliqué. Le simple fait de préciser le dress code, « tous en bleu », lors d’un rassemblement organisé au centre de New York par le principal groupe de supporters, les Irrésistibles Français, met la puce à l’oreille. « Les gens, quand ils vont voir jouer les Bleus, ils mettent le maillot blanc ou le third, se désole Fabien Bonnel, ancien cadre des Irrésistibles Français. Le réflexe bleu n’est pas systématique », contrairement à d’autres pays qui privilégient le maillot domicile. Pour preuve : c’est le maillot vert en hommage à la Statue de la Liberté qui est devenu la coqueluche du public français, mais aussi des Américains.
Pour ne rien arranger, l’équipementier tricolore depuis quinze ans, Nike, préfère un bleu sombre casual au bleu roi pétard longtemps en vigueur chez Adidas. « A chaque révélation du nouveau maillot des Bleus, on avait une appréhension », reconnaît Fabien Bonnel. Les Irrésistibles Français ont même envisagé de commercialiser des tee-shirts bleu roi « à dix balles » pour arriver à une unité dans leur tribune. Peine perdue. « Regardez le maillot actuel, avec ce bleu foncé zébré de noir, pointe Fabian. Vu de la tribune d’en face ou à la télé, ça ne ressort pas. » Des nations qui jouent en bleu et qui parviennent à attraper l’objectif des caméras, ça existe. Prenez l’Islande. « Oui, mais leur équipementier sait qu’il ne va pas en vendre des palettes, il peut se permettre quelque chose de plus criard, quand Nike commercialise des produits qu’on peut mettre tous les jours », objecte un autre Irrésistible.
Seule petite consolation, les supporters de l’adversaire du soir, les Espagnols, sont aussi casaniers que les Français, au contraire des Argentins et des Anglais, potentiels adversaires en finale en cas de victoire française mardi. « Clairement, on est dans le dernier tiers en termes de suivi de l’équipe nationale dans les pays européens, quand on a plutôt bonne réputation en termes de supporters de clubs », regrette Killian Bertrand. Il faut se souvenir d’où l’on vient. En 1998, Didier Deschamps avait brocardé le public de costumes-cravates dans les travées du Stade de France. La création des Irrésistibles Français installés dans une tribune dédiée, au tournant des années 2010, a permis d’indéniables progrès, n’en déplaise au téléspectateur français qui n’a jamais mis un orteil sur une Coupe du monde. Yannick Vanhée voit le verre à moitié plein : « On ne se fait plus atomiser en tribunes comme avant, mais le chemin est encore long pour rivaliser avec les meilleurs. Attention aux effets de mode. Les Norvégiens, à part le Viking row [le geste iconique des supporters d’Erling Haaland mimant une rame], ils avaient quoi ? »
Source:
www.franceinfo.fr


