Des insectes rares (Lucane cerf-volant, grand Capricorne) aux oiseaux (fauvette, pic vert ou chouette Hulotte), en passant par les mammifères (martre des pins, lièvre d’Europe, cerf), la forêt de Fontainebleau est reconnue de très longue date pour sa biodiversité. Avec « une faune et une flore absolument remarquables », précise l’ornithologue Jean-Philippe Siblet. « Les coléoptéristes européens, voire du monde entier, viennent par exemple ici car on y trouve des espèces que l’on ne trouve pratiquement plus qu’ici, inféodées à de vieux arbres et à des zones en totale libre évolution. »
Et « Fontainebleau a été un haut lieu de la préservation de la nature. Dès le XVIIIe et au début du XIXe siècle », rappelle l’attaché honoraire au Muséum national d’Histoire naturelle. D’évoquer notamment les mobilisations de peintres de l’école de Barbizon ou de George Sand et de Victor Hugo pour « la création des séries artistiques, l’ancêtre des réserves biologiques ». Les séries artistiques de Fontainebleau ayant été « créées quelques années avant la création du premier parc national américain de Yellowstone ».
Celui qui préside l’association des naturalistes de la Vallée du Loing et du Massif de Fontainebleau (ANVL)Ouverture dans un nouvel onglet souligne aussi que cette association remonte à 1913, déjà en vue de préserver cette forêt, avant de répondre à nos questions.
Quelles sont les conséquences des vagues de chaleur et de la sécheresse sur la faune et la flore de la forêt de Fontainebleau ?
La conséquence la plus visible est d’abord que les animaux qui se déplacent, et notamment les oiseaux migrateurs, ont modifié leur chronologie de migration. Ils reviennent plus tôt d’Afrique et ils repartent plus tard. Certains même tentent de passer l’hiver sur place et de plus en plus fréquemment. À leurs risques et périls, car en cas d’hiver froid, évidemment, ils périront. Mais comme ces hivers n’existent plus, le pari, la balance coût-avantage entre rester sur place ou prendre le risque de traverser le Sahara est reconsidéré.
Beaucoup d’oiseaux forestiers arrivent ainsi de plus en plus tôt, soit peut-être sur les vingt ou trente dernières années jusqu’à dix, quinze voire vingt jours en avance par rapport aux dates moyennes constatées à cette période là. Des oiseaux qui arrivaient autrefois début avril ou mi-avril arrivent aujourd’hui parfois fin mars. Le problème est que ces dates d’arrivée, ce que l’on appelle la phénologie de la migration, tenaient compte de l’abondance des proies préférentielles de chaque espèce. Une espèce ou un groupe d’espèces arrivait au moment où ses proies étaient les plus nombreuses. Maintenant, tout le monde arrive plus ou moins en même temps et tout le monde se concurrence sur les mêmes proies. Mais les oiseaux en arrivant de migration sont épuisés, et ont besoin de reconstituer leur masse corporelle, de récupérer de la graisse, pour pouvoir ensuite assumer la reproduction.
La deuxième conséquence visible en raison de périodes de sécheresse de plus en plus grandes est le manque d’eau. Pour les oiseaux, les mammifères, les batraciens et toutes les espèces qui, à un moment donné ou à un autre de leur cycle vital, ont besoin d’eau pour boire, pour se baigner, etc., ont de plus en plus de mal à trouver cette eau, notamment en zone intra forestière. Les mares s’assèchent. La chaleur conduit à la prolifération d’espèces qui empêchent les espèces d’accéder à l’eau, comme par des algues ou des mousses ou des choses.
Nous avons aussi constaté un autre effet de la chaleur et de la sécheresse. la combinaison des deux est assez nette cette année. Aujourd’hui, nous entrons dans notre sixième ou septième semaine sans une goutte d’eau. Il y aurait une canicule, mais avec toutes les fins de semaine ou tous les quinze jours un énorme orage, les conséquences ne seraient peut-être pas les mêmes. Là, il fait 38-40 degrés, mais il n’y a pas d’eau. Donc, face à un stress de ce type, de jeunes oiseaux tombent du nid volontairement, la plupart du temps. C’est une espèce de suicide. En tout cas, ils sont tellement stressés et ils ont tellement besoin de boire que l’humidité ramenée par les proies de leurs parents n’est pas suffisante. D’où un afflux absolument incroyable, record, de jeunes oiseaux tombés hors du nid qui ont été ramenés, par exemple, au centre de soins de Maisons-Alfort.
Sachant que les oiseaux affectés peuvent se déplacer, mais ailleurs, ils vont trouver d’autres oiseaux installés. Les oiseaux défendent des territoires.
Et pour les autres animaux forestiers ?
C’est un peu différent parce que les mammifères ne défendent pas à proprement parler un territoire, au moins pour les grands ongulésOuverture dans un nouvel onglet. Après, on peut parler des blaireaux ou d’autres espèces. Mais les grands mammifères fonctionnent en méta populations et beaucoup d’espèces fonctionnent sous forme de harde (de troupe). Ainsi les cerfs, menés par un mâle, se déplacent dans la forêt pour chercher à boire. Et il faut suffisamment de ressources accessibles pour qu’ils s’en sortent.
Les mares dans le massif de Fontainebleau sont très basses mais ces grands animaux peuvent se déplacer sur de très longues distances pour chercher de l’eau. Et ils en trouvent pour l’instant dans les cours d’eau. Il y a encore suffisamment d’eau dans la Seine mais même son niveau d’étiage commence à devenir préoccupant. Ainsi que dans ses affluents, le Loing, etc.
Ces déplacements les mettent en danger. Ils doivent parcourir de longues distances et traverser des infrastructures avec des clôtures. C’est un vrai problème pour le déplacement de la faune, qui risque notamment de se prendre une patte dans une clôture et d’en mourir faute de pouvoir continuer à se déplacer. Les risques sont augmentés, comme aussi les collisions avec les voitures.
On peut donc trouver des chevreuils, voire des cerfs, qui tombent dans des canaux ou qui vont dans des rivières. Normalement, ils sont capables de parfaitement bien nager. Sauf que les canaux ont des berges très raides. Et s’il n’y a pas de dispositif pour leur permettre de grimper sur la berge, ils ne peuvent pas et ils meurent noyés.
Cela les oblige à aller au contact d’autres animaux et éventuellement d’avoir des conflits. Dans des périodes où il fait très chaud et où ils ne peuvent déjà pas beaucoup bouger la journée. Quand on a rendu ces animaux nocturnes parce qu’ils ont peur de l’être humain, alors qu’ils ne le sont absolument pas. Ils sortent la nuit pour éviter les interactions avec l’être humain et voilà une nouvelle contrainte.
ouvrir crédits photoEt face au feu ?
Dans ce cas, les mammifères peuvent se déplacer. Au moins, ceux qui ont des capacités de déplacement relativement importantes. Un cerf ou un chevreuil, normalement, ne va pas mourir dans les flammes. Sauf si le feu a une configuration qui fait que l’animal va être encerclé. Les jeunes étant les plus fragiles car ils ne sont pas aussi rapides que leurs parents. Même si ces derniers les attendront.
Comme les êtres humains, les animaux ne vont pas se laisser brûler, ils vont essayer de s’en sortir. Avec deux cas de figure. Soit ils franchissent l’écran de feu et celui-ci est suffisamment étroit pour qu’ils n’en ressortent qu’avec des brûlures ou un décès, mais différé, en raison de leurs blessures. Ou c’est trop large et ils sont brûlés vifs.
Et un problème s’accroit avec ces feux de plus en plus tôt dans l’année. Car cela coïncide avec le pic de la saison de reproduction et touche beaucoup plus de jeunes animaux.

Source:
www.radiofrance.fr


