Enfant déjà, Niki de Saint Phalle rêvait en grand en s’imaginant un destin comparable à Jeanne d’Arc, George Sand ou encore Napoléon. Elle deviendra finalement une artiste plasticienne à la renommée internationale, grâce à ses Nanas, ses tirs à la carabine, ses sculptures du Jardin des Tarots en Toscane, sa fontaine Stravinsky à Paris et ses œuvres monumentales qu’elle a semée aux quatre coins du monde tout au long de sa vie. Un travail protéiforme où se mêlent la joie et la violence, la couleur et le plâtre blanc, la peinture et la sculpture, le jeu et le politique. Rien pourtant ne prédisposait Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle, dite Niki, à ce destin lorsqu’elle naît en 1930 à New York, dans un milieu bourgeois, corseté, pétri de morale et de secrets, et dont elle dira plus tard à son propos : « J’ai fait la révolte parce que je suis née dans le faux milieu. »
Electrochocs
En 1952, Niki de Saint-Phalle fait du mannequinat et rêve de théâtre. Elle décide de quitter les États-Unis et l’atmosphère pesante du maccarthysme pour s’installer en France avec Harry Mathews, son premier époux, et sa fille. Quelques temps après son arrivée en France, elle va faire un séjour en hôpital psychiatrique d’une durée de six semaines alors qu’elle est pétrifiée d’angoisses et de pensées suicidaires à cause de troubles dans son couple mais aussi des échos de son enfance marquée par le viol incestueux de son père alors qu’elle n’avait que 11 ans. C’est lors de cet internement où elle subira des électrochocs qu’elle a une révélation : elle veut devenir artiste.
À ses débuts, elle se consacre exclusivement à la peinture, avec un style assez traditionnel, qu’elle emprunte à Jansen et à Matisse. Catherine Francblin explique que sa formation passe notamment par les voyages : « Elle est passionnée par le Moyen Âge, elle visite toutes les cathédrales d’Europe et lit énormément. Cette formation qu’elle n’a pas au sens strict, elle se la fabrique elle-même en voyageant et en étudiant autour d’elle. » Mais c’est en visitant le parc Güell, réalisé par Gaudi, à Barcelone en 1955 que sa vocation s’affine : « Elle trouve dans Gaudi la couleur, la joie, le caractère ludique qu’elle voulait trouver dans l’art. »
« Toi, tu es une de ces femmes d’écrivain qui fait de la peinture »
Cette réplique cinglante est adressée à Niki de Saint Phalle par l’artiste peintre Joan Mitchell lors d’un dîner en 1959. La phrase est violente et pique Niki au vif. « Elle prend conscience qu’il faut qu’elle aille beaucoup plus loin. » À la fin des années 50, elle se met à incorporer des objets dans ses peintures – une méthode intitulée « combine painting ». Niki de Saint Phalle intègre dans ses assemblages des objets du quotidien comme des grains de café, des cailloux, des baigneurs en plastique, mais aussi des éléments plus violents, comme des pistolets ou des lames de rasoir. À cette période, Niki est entourée d’artistes comme Jean Tinguely qui introduisent le réel dans l’art. « Contrairement à l’art abstrait qui est en fin de course et contre lequel ils luttent, ces artistes veulent justement parler de la réalité », précise Catherine Francblin.

Tirer sur la violence du temps
En 1961, Niki Mathews participe au salon Comparaison au musée d’Art moderne de Paris, où elle présente la première œuvre qu’elle signe à présent du nom de Niki de Saint Phalle et qui fait sensation : Martyr nécessaire/Saint Sébastien/Portrait de mon amour/Portrait of Myself. L’œuvre en question est la chemise d’un ancien amant auréolée d’une cible qu’elle a récupérée dans un espace de foire dédié au tir à la carabine. Le public se voit confier la tâche de tirer sur ladite cible avec des fléchettes et, dans cet acte cathartique, de tuer l’amant.
Mais c’est en voyant un tableau blanc de Bram Bogart que lui vient l’idée de cacher des poches de couleur à l’intérieur du plâtre blanc. En tirant dessus, la peinture dégouline. Elle réalisera près d’une centaine de séries de tirs sur des cibles de taille et de dimension différentes qui la rendront immédiatement célèbre. Métaphoriquement, Niki charge la violence de son époque, mais aussi celle de son histoire personnelle heurtée par l’inceste paternel qu’elle a subi dans son enfance et par son séjour en hôpital psychiatrique. « Peu de gens ont remarqué qu’il s’agissait d’un acte de peinture. On a beaucoup insisté sur la violence de ces tirs, mais en fait, il s’agit de création plus que de destruction », observe néanmoins Catherine Francblin.
Bibliographie sélective :
Niki de Saint Phalle. La révolte à l’oeuvreOuverture dans un nouvel onglet, Catherine Francblin, Editions Hazan, 2013Niki de Saint Phalle, un héros au fémininOuverture dans un nouvel onglet, Catherine Francblin, Editions Courtes et Longues, 2025TracesOuverture dans un nouvel onglet et Harry et moiOuverture dans un nouvel onglet, Niki de Saint Phalle, Gallimard, 1999Mon secretOuverture dans un nouvel onglet, Niki de Saint Phalle, Editions des femmes-Antoinette Fouque et Éditions le rayon blanc, 2023
Archives :
Extrait de Niki de Saint Phalle : artiste solaire et engagée, A Voix Nue, France Culture, 2002Extrait de l’émission « Pour le plaisir » diffusée le 3 février 1965 sur ORTFExtrait de l’émission « En Français dans le texte » diffusée en 1961
Générique : « Buka », Live from Studio S2, Hania Rani, 2022 – « Now, Run », Hania Rani, 2019
Source:
www.radiofrance.fr





