Une Expérience d’Amélie Perrot et Yuval Rozman, réalisée par Delphine Lemer
Cent-vingt personnes vivent à l’hôpital gériatrique des Bateliers, à Lille. L’âge ou la maladie ont fatigué leurs corps et leurs mémoires bien souvent ont pris la fuite. Par trois fois, Amélie Perrot et Yuval Rozman se sont installés là, pour tenter d’écouter ce qui encore, malgré tout, malgré la très grande vieillesse et le flou des souvenirs, continue à faire battre les cœurs.
Comment continuer ici à parler d’amour ? Car « ici, c’est l’antichambre », a dit un jour l’un des habitants des Bateliers. Alors qu’est-ce qui reste de l’amour quand les souvenirs ont disparu et que le corps a tant de mal à dire ? Où se loge la tendresse ?
ouvrir crédits photoCoeurs à rebours est une immersion au sein de l’EHPAD des Bateliers, où les voix des « résidents et résidentes », comme on les appelle ici, surgissent au milieu des activités quotidiennes : devant un tricot, sous les bigoudis du salon de coiffure, autour des repas. Nous ouvrons les portes des salles communes et de la solitude des chambres. Nous écoutons. Et malgré les fauteuils plastifiés, les blouses blanches, les plateaux-repas et la télévision qui comble laborieusement les silences, l’amour, sous toutes ses formes, apparaît.
L’amour est un prénom ou une chanson qui finit par surgir. Il est dans les souvenirs de rencontres, premiers baisers ou premiers bals. Il est dans des morceaux de vie partagés parfois heureux, parfois violents. L’amour est dans les manques : une photo posée sur une table de chevet, une carte postale serrée dans une main, l’envie toujours présente du contact d’un corps, de sexualité et de tendresse. Il est aussi dans les amitiés si fortes et belles de celles et ceux qui se soutiennent dans ce temps de la grande vieillesse, en prenant plaisir à se retrouver chaque jour pour s’asseoir côte à côte parfois sans même se parler.
ouvrir crédits photoNous rencontrons Suzanne à qui l’amour manque, et qui, attentive à toutes les conversations autour d’elle, aime lancer depuis son fauteuil les blagues ou les titres de chansons qui lui passent en tête. Joseph lui, les yeux mi-clos, se souvient de sa « Geneviève chérie ». Geneviève ne supportait plus la vie de l’EHPAD et voulait se jeter par la fenêtre. « Ne me quitte pas ! », le coupe Suzanne. Nous suivons Ginette qui se plaît à prêter de temps en temps main forte à Jessica, coiffeuse des Bateliers. Dans les souvenirs désordonnés de Ginette ne surgissent que des hommes violents, qui se confondent les uns les autres dans l’alcool et la fuite, jusqu’à récemment cet homme de trente ans de moins qu’elle qui l’emmenait en week-end et prenait son argent.
Gilbert et Jocelyne, mariés depuis soixante ans, se tiennent l’un l’autre dans cette lente chorégraphie du quotidien. Jocelyne appelle Gilbert « mon gros », lui si maigre, immobilisé par une maladie qui le gêne pour parler. Pour dire leur histoire d’amour, il a les souvenirs, et elle a la voix. Raphaël, lui, a perdu toute sa mémoire. Il n’a gardé que celle de la musique. Les morceaux qu’il jouait dans des piano-bar, seuls rescapés du passé, sont désormais sa façon de nous répondre. Nous rencontrons encore Renée, Noëlle, Michelle, Jacques, Nadine et les autres.
Chacun, chacune à leur manière, nous ouvre un morceau d’intimité. En parlant d’amour dans ce lieu si difficile, nous entendons derrière les mots rares, les mémoires et les corps épuisés, derrière les voix qui tremblent parfois, des histoires tendres ou dures, drôles ou violentes, toutes si différentes les unes des autres. Des histoires qui contiennent toute une vie passée.
Ce projet est dédié à la mémoire de Suzanne, Raphaël et Gilbert.
ouvrir crédits photo(ré)écoutez une autre Expérience d’Amélie Perrot et Yuval Rozman

Générique
Avec : les résidents et résidentes de l’hôpital gériatrique des Bateliers à Lille : Martine, Marie-Madeleine, Raphaël, Joseph, Jacques, Cunégonde, Suzanne, Michelle, Nadine, Ginette, Yvette, Gilbert et Jocelyne, Alain, Noëlle, Micheline, Mme Debée, Renée ; Jessica Bourrez, coiffeuse aux Bateliers ; Noémie Verheecke, responsable des animations aux Bateliers
Prise de son : Lucien Lefebvre
Mixage : Pierric Charles
Réalisation : Delphine Lemer
Remerciements
Un très grand merci à Noémie Verheecke, responsable des animations aux Bateliers, pour son soutien et ses précieux conseils tout au long de ce projet.
Merci à toutes les équipes de l’hôpital gériatrique des Bateliers pour leur accueil et leur confiance.
Le projet Coeurs à rebours a été rendu possible grâce au Théâtre du Nord, au CHU de Lille, à la compagnie Inta Loulou et à la DRAC des Hauts de France. Merci tout particulièrement à Karine Fraisse, Clémence Montagne, Héloïse Querré et Erica Marinozzi.
Source:
www.radiofrance.fr


