Quelques lignes sur parchemin, une écriture serrée, un fragment sauvé du temps : l’objet n’a rien d’un volume spectaculaire. Il suffit pourtant à faire basculer l’Université de Montréal plus de onze siècles en arrière, bien avant l’imprimerie, les campus modernes et l’idée même de bibliothèque universitaire.
La Bibliothèque des livres rares et collections spéciales de l’Université de Montréal vient d’enrichir ses fonds de sept documents rares, acquis grâce à une enveloppe de 250.000 $ issue de son fonds de dotation. Présenté par l’université le 6 mai, puis relayé le 8 juillet par le Journal de Montréal, cet ensemble couvre plus de 1000 ans d’histoire du livre, du haut Moyen Âge au XIXe siècle.
La pièce la plus ancienne est aussi la plus discrète : un fragment manuscrit des Etymologiae d’Isidore de Séville, daté d’environ l’an 900. Rédigé en minuscule carolingienne, ce feuillet devient, selon l’Université de Montréal, le plus ancien manuscrit médiéval conservé dans ses collections. Jusqu’ici, la bibliothèque ne disposait d’aucun manuscrit antérieur au XIIe siècle.
À lui seul, ce morceau de parchemin ouvre donc une brèche dans la chronologie des fonds montréalais. Il permet d’observer concrètement les pratiques d’écriture et de copie du haut Moyen Âge : préparation du support, ductus de la main, organisation de la page, circulation d’un texte savant majeur de l’Occident latin. Le document n’impressionne pas par ses dimensions, mais par ce qu’il rend possible : l’étude directe d’un témoin carolingien, désormais accessible à Montréal.
Des livres rares pour apprendre
L’acquisition ne répond pas seulement à une logique patrimoniale. L’Université de Montréal insiste sur l’usage de ces pièces en enseignement et en recherche. À côté du fragment carolingien figurent un psautier enluminé produit en Flandres vers 1250, un livre d’heures parisien daté d’environ 1420, deux incunables, un fac-similé de la Bible de Maciejowski et un traité d’anatomie du XIXe siècle.
Cette diversité donne à voir, presque en raccourci, plusieurs mutations majeures du livre occidental : passage du manuscrit au livre de dévotion personnelle, perfectionnement de l’enluminure, apparition des premiers imprimés, circulation du savoir scientifique par l’image. Le livre d’heures, produit dans un atelier influencé par le Maître de Boucicaut, comprend notamment 12 miniatures, de nombreuses initiales ornées et des marges rehaussées d’or.
Les deux incunables renforcent un autre pan des collections. Le premier, une édition lyonnaise de 1491 du Songe du Vergier, présente un intérêt particulier pour l’histoire du droit et de la pensée politique : rédigé en moyen français, ce texte du XIVe siècle met en scène un débat entre un clerc et un chevalier autour des rapports entre pouvoir royal et pouvoir ecclésiastique. Le second, imprimé à Augsbourg vers 1471 par Johann Schüssler, porte sur la défense de l’autorité papale. Sa reliure intègre en outre des feuillets manuscrits du XIVe siècle, ce qui en fait un objet doublement précieux pour les chercheurs.
À l’autre extrémité de la chronologie, le Traité complet de l’anatomie de l’homme de Jean-Marc Bourgery, publié au XIXe siècle, déplace le regard vers l’histoire des sciences. L’ensemble compte neuf volumes et 750 lithographies coloriées, certaines grandeur nature une fois dépliées. Selon l’UdeM, l’ouvrage vient compléter la collection du Dr Léo Pariseau, riche de plus de 2000 livres consacrés à l’histoire des sciences et de la médecine.
De la vitrine à la salle de cours
Ce qui se joue ici n’est donc pas seulement l’arrivée d’objets anciens dans une réserve sécurisée. L’université revendique au contraire leur mise en circulation intellectuelle. Maryna Beaulieu, directrice de la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales, résume cette orientation d’une formule nette : « Nous acquérons pour diffuser. »

Le fac-similé de la Bible de Maciejowski, réalisé en 1998, illustre particulièrement cette vocation pédagogique. Inspiré d’un manuscrit du XIIIe siècle et riche de 283 miniatures gothiques, il permet une manipulation sans exposer l’original aux risques matériels. L’objet n’est pas secondaire : il devient un outil d’apprentissage, utile pour comprendre les images médiévales, leur composition, leurs usages et leur circulation.
Même logique pour les manuscrits et les incunables. Un feuillet carolingien ne sert pas seulement à dire l’ancienneté d’une collection. Il peut entrer dans un cours de codicologie, d’histoire médiévale, d’histoire de l’art, de bibliothéconomie ou d’histoire des supports. Un incunable permet de montrer comment les premiers imprimeurs ont conservé certains gestes du manuscrit. Un traité d’anatomie rappelle que l’histoire du livre est aussi celle de la transmission visuelle des savoirs scientifiques.
Un patrimoine rendu public
La Bibliothèque des livres rares et collections spéciales conserve déjà environ 150.000 documents anciens, rares ou précieux, rappelle le Fonds des livres rares de l’Université de Montréal. On y trouve notamment des tablettes d’argile, des manuscrits médiévaux, des affiches de guerre et des imprimés anciens, de l’époque de Gutenberg jusqu’à aujourd’hui.
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Les sept nouvelles acquisitions ne créent donc pas une collection ex nihilo. Elles renforcent un fonds existant, tout en lui donnant une profondeur chronologique plus lisible. Le fragment des Etymologiae comble une lacune importante : avant lui, aucun manuscrit d’avant le XIIe siècle n’était disponible dans ces collections. « D’avoir ça à Montréal, c’est ce qui est nouveau », souligne le professeur Francis Gingras dans le Journal de Montréal.
Crédits photos © Amélie Philibert, Université de Montréal
Par Clément SolymContact : cs@actualitte.com
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