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« The Invite » : Olivia Wilde signe un petit miracle de comédie de mœurs

Le remake par Olivia Wilde d’un film espagnol autour d’un dîner qui déraille, « The Invite » est le sommet de sa carrière.

Deux couples, un seul dîner : voilà le squelette de « The Invite », adaptation du film espagnol de 2020 The People Upstairs, taillée sur mesure pour être franchisée, traduite dans à peu près n’importe quelle langue et transposée dans à peu près n’importe quel milieu de la classe moyenne supérieure. La France, sans surprise, a sa version ; l’Italie, la Suisse et la Corée du Sud aussi.

Voici désormais celle des États-Unis, signée par l’actrice et réalisatrice Olivia Wilde — et remercions le ciel que ce soit celle-là. (Le film sort ce week-end dans une sélection de salles, avant une sortie nationale le 10 juillet.) C’est une œuvre portée par ses acteurs, de celles qui trahissent leurs origines théâtrales en confinant l’action à un unique appartement de San Francisco. Pourtant, à l’instar de ses évidents prédécesseurs (Qui a peur de Virginia Woolf ?, Le Dieu du carnage, un siècle de vaudevilles grivois), le film profite d’un casting malin qui sait quand pousser les curseurs et quand relâcher la pression, ainsi que d’une main particulièrement sûre à la barre. Il existe une version de cette histoire qui joue le clin d’œil appuyé, qui se tord les mains au sujet des relations amoureuses au point de s’en arracher la peau, trop pressée de vous faire aimer certains personnages et détester les autres. Mais ici, l’alchimie de tous les intervenants produit des étincelles plutôt que des ricanements.

On ne saurait reprocher à personne de penser d’abord que « The Invite » a composé son casting au petit bonheur. Ce n’est pas que chacun des quatre manque de talent, mais ce mélange précis a de quoi surprendre. On n’imaginerait pas forcément le persona de gros bêta défoncé, signature de Seth Rogen, s’accorder à la lecture ironique par Edward Norton d’un énième vantard égocentrique (une spécialité chez lui, et c’est un compliment). Ni la froideur sensuelle de Penélope Cruz s’harmoniser avec ses partenaires masculins ou avec l’interprétation, façon Diary of a Mad Housewife, que livre Wilde d’une femme cassante, avide de plaire et débordant de frustration créative.

Et pourtant : tels un supergroupe, ils synchronisent leurs styles de jeu singuliers et trouvent un tempo qui fait mieux sonner ces éléments disparates réunis. Il faut dire que le scénario, écrit par Rashida Jones et Will McCormack (Celeste & Jesse Forever), pose des fondations — ou du moins un échafaudage solide — à partir du matériau d’origine ; le film a été façonné lors d’une période de répétitions avec les scénaristes, qui ont ensuite intégré discussions, digressions et anecdotes personnelles au résultat final. Cette approche de « document vivant » évite à « The Invite » de paraître trop théâtral ou empesé. On n’a pas l’impression d’assister à une séance de thérapie de groupe de stars déguisée — même si la célèbre psychothérapeute Esther Perel est créditée comme consultante. On s’installe simplement dans un coin pour observer, en silence, un dîner qui dérape.

Ce qui, soyons honnêtes — et l’esprit de « The Invite » exige l’honnêteté, même s’il faut pour y parvenir des shots de tequila, quelques taffes de joint et une longue nuit noire de l’âme —, semble voué à l’échec dès le départ. Notre premier aperçu de Joe (Rogen), c’est lui assis dans un auditorium scolaire, sur fond d’orchestre d’élèves se frayant précautionneusement un chemin dans un morceau. C’est un ancien musicien dont le groupe a eu un tube autrefois ; il travaille désormais dans un conservatoire et, à la manière dont Wilde le cadre, éclipsé dans l’espace négatif, il semble en chute libre existentielle. Elle n’est guère plus tendre dans sa façon de filmer son propre personnage, Angela, qui papillonne de tâche en tâche, dans une agitation permanente. Tous deux paraissent tourner dans leurs spirales respectives. Une fois Joe rentré, les chamailleries commencent. Angela veut savoir pourquoi il n’a pas rapporté de bouteille de vin pour la soirée intime prévue dans moins d’une heure. Lui veut savoir de quoi elle parle.

Comme leur fille pré-ado (que l’on ne voit jamais à l’écran) passe la nuit chez une amie, Angela a décidé d’inviter les voisins du dessus. Et si elle jure l’avoir prévenu, l’idée qu’il doive soudain jouer les hôtes prend Joe de court. Le choc est d’autant plus rude qu’il a un contentieux avec cet autre couple : un ex-pompier nommé Hawk (Norton) et une thérapeute nommée Piña (Cruz), qui sont, disons, très expansifs quant à leurs plaisirs charnels. Angela veut malgré tout se lier à eux, surtout à Piña, qui « a une présence, et est si jolie ». Joe, lui, ne veut rien avoir à faire avec eux, en particulier ce « putain de taré » faux-new age qu’est Hawk. La dispute, qui a des airs de sommet d’un iceberg toxique, commence à s’envenimer. On frappe à la porte. Entrent les invités. Que les jeux commencent.

Un quatuor au sommet, et une Olivia Wilde métamorphosée

Olivia Wilde dans « The Invite ». © A24

« The Invite » ne révolutionne rien, ni dans la peinture du charme discret de la bourgeoisie, ni dans l’idée que des époux englués dans un mariage à plat puissent envier ou détester un couple encore chargé d’électricité érotique. Que Hawk et Piña aient eux aussi leurs problèmes n’a rien d’une surprise. Pas plus que le brusque virage qui survient lorsqu’une moitié du quatuor révèle un agenda caché. Ce qui rend le film si grisant, c’est la façon dont les interprètes négocient chaque pique passive-agressive, chaque remarque assassine, chaque comportement agaçant joué pour le rire, le pathos, ou les deux à la fois. Souvent, les acteurs semblent se servir de leurs personae publiques et d’écran, devenues floues — le petit malin défoncé, le vantard brillant mais égocentrique, le sex-symbol européen à la volonté de fer — pour vous bercer d’une fausse impression de connaître ces personnages, avant de tirer le tapis design sous vos pieds.

D’autres fois, on les sent solliciter des muscles sous-employés. Norton hérite d’un monologue qui lui permet de canaliser une sensibilité inédite. Rogen touche à une profonde veine de douleur chaque fois qu’il est question de musique — symbole d’échec et de potentiel gâché. Cruz rappelle (si tant est qu’un rappel fût nécessaire après son numéro dévastateur dans Official Competition) que son sens du timing comique peut être mortel sur commande.

Mais la vraie révélation, ici, c’est Wilde, qui a le don d’un timing comique décalé et se glisse dans un registre névrotique qui lui va comme un gant. Elle peut parfois sembler brandir l’humour comme une massue, comme si elle s’échinait à prouver qu’elle n’est pas qu’un joli minois — une sorte de « Hé, je suis aussi hilarante et pleine de nuances » en sémaphore. (Oui ! On sait !) Le tumulte autour de son précédent film, le thriller social Don’t Worry Darling, et les remous de sa vie privée ne lui avaient pas franchement rendu service.

« The Invite » devrait, dans un monde idéal, reléguer tout cela aux pages arrière. C’est sans conteste le meilleur travail de la carrière de Wilde à ce jour. Sa mise en scène met judicieusement les acteurs en avant, quitte peut-être à abuser des miroirs — quantité de surfaces réfléchissantes symboliques et de cadres dans le cadre isolants —, mais on n’a jamais le sentiment que la personne derrière la caméra improvise. Sa manière d’utiliser des plans simples et centrés sur un seul personnage, et de créer un rythme staccato par ses coupes, ajoute énormément à l’escalade des événements, aux bascules dramatiques, aux revirements de ton. Contrairement à son premier film, Booksmart, un vrai sens du formalisme est ici à l’œuvre, et cette relecture des comédies de couple grinçantes — qui laissent leurs protagonistes meurtris et las, mais plus sages — laisse entrevoir un grand pas en avant. Reste à savoir si c’est le début d’une cinéaste en train de trouver une voix bien à elle, un style Wilde. Ce qui est certain, c’est qu’elle a transformé une comédie de mœurs moderne en petit miracle.

Par David Fear

Traduit par la rédaction.


Source:

www.rollingstone.fr

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