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De son vivant, Woody Guthrie a vu l’Amérique d’en bas : voyageant clandestinement dans les wagons de marchandises, chantant dans les tavernes et au coin des rues, vivant même un temps dans un camp de travailleurs migrants en Californie.

Ces expériences ont façonné les chansons qu’il a écrites, donnant une voix aux travailleurs migrants, aux ouvriers et à tous les Américains marginalisés. À travers sa musique, Guthrie dénonçait les inégalités et défendait la justice sociale, contribuant à faire de la folk un véhicule de changement.

Guthrie est mort en 1967 à 55 ans, mais sa musique ne s’est jamais effacée de la conscience américaine. Nulle part cet héritage n’est plus évident que dans « This Land Is Your Land », son hymne national alternatif. Son talent pour des textes à la fois profondément humains et incisifs a traversé les générations, inspirant des héritiers comme Bob Dylan et Bruce Springsteen.

Un nouveau documentaire de PBS, Woody Guthrie and the Ghost of Tom Joad Today, revisite son œuvre des années 1930 et 1940 et montre combien elle reste liée à notre époque, marquée par l’immigration et la répression musclée de l’ICE sous la présidence de Donald Trump.

Greg Mitchell, auteur et réalisateur du documentaire, estime que Woody Guthrie a connu un regain de pertinence au cours de l’année écoulée, à mesure que sa musique séduit une nouvelle génération d’auditeurs.

« Non pas qu’il ait jamais disparu », précise Mitchell, auteur de plusieurs livres sur la politique et l’histoire américaines depuis la Grande Dépression, dont un sur la campagne du socialiste Upton Sinclair pour le poste de gouverneur de Californie en 1934. « Woody a été adopté par de nouvelles générations, notamment lors des manifestations « No Kings » et anti-ICE. Il est un peu partout. »

S’il résonne autant, dit Mitchell, c’est parce qu’« il paraît authentique. La majorité du pays n’est pas de gauche, mais il a eu une vie incroyable, il a écrit toutes ces grandes chansons et il l’a vécu. »

Dans les images d’archives du documentaire, les scènes de camps de migrants de la Grande Dépression ne semblent pas si éloignées des récents reportages sur les conditions de vie des ouvriers agricoles. Après des années de sécheresse, les réfugiés du Dust Bowl venus de l’Oklahoma et du Texas gagnaient la Californie en quête de travail, mais y étaient souvent accueillis avec hostilité par les habitants. Les tentatives d’organiser les ouvriers agricoles étaient fréquemment réprimées dans la violence.

« Quand on mesure à quel point la Californie a changé, on y voit la possibilité du changement », souligne Lyn Goldfarb, coproductrice du documentaire avec Mitchell.

Le film s’intéresse aussi à la trajectoire parallèle de l’écrivain John Steinbeck, qui a souvent dépeint les travailleurs migrants de Californie, jusqu’à son roman Les Raisins de la colère. Le livre fut ensuite porté à l’écran dans un film devenu classique, réalisé par John Ford, avec Henry Fonda dans le rôle emblématique de Tom Joad.

« Il était à peu près aussi radical qu’on pouvait l’être, du moins sur la question des migrants, des ouvriers agricoles et des pauvres », dit Mitchell à propos de Steinbeck. « Il est en réalité devenu conservateur avec les années et a laissé tout ça derrière lui. Mais il mérite d’être crédité de dix ans passés en première ligne sur ce sujet avant de l’abandonner. Woody, lui, a continué d’écrire de façon très politique et de militer. Woody est devenu plus radical à mesure que sa vie avançait. »

Le documentaire d’une heure, narré par Rosanne Cash, a commencé à être diffusé sur PBS SoCal le 25 juin, avant d’être programmé tout l’été sur les chaînes PBS à travers le pays. Il sera aussi disponible en streaming sur PBS.org. Le film a été présenté sur grand écran dimanche à l’Autry Museum of the American West, à Los Angeles.

Lors de la projection, l’auteure-compositrice-interprète Carla Olson a interprété « Deportee (Plane Wreck at Los Gatos) », la complainte de Woody Guthrie sur la mort, en 1948, de 28 hommes et femmes que l’on expulsait à bord d’un avion affrété. L’appareil s’était écrasé près de Coalinga, en Californie, tuant aussi trois membres d’équipage et un agent fédéral chargé des expulsions. En découvrant que les noms des expulsés avaient été omis de la dépêche de l’Associated Press, Guthrie fut poussé à écrire la chanson.

Olson raconte avoir entendu ce morceau pour la première fois adolescente, dans une reprise figurant sur l’album des Byrds Ballad of Easy Rider (1969), et avoir été particulièrement bouleversée par son couplet final, qui évoque ces disparus anonymes que la radio réduisait au seul statut d’« expulsés ».

« Ces choses-là vous accompagnent toute votre vie », confie Olson, qui a fini par enregistrer la chanson en duo avec l’ancien chanteur des Byrds Gene Clark, en 1987. « De toute évidence, Woody l’a écrite avec l’intention de gifler les gens. Nous avons déjà traversé ça. J’ai peur que ce ne soit pas la dernière fois. »

Pour souligner le lien de Woody Guthrie avec le moment présent, Woody Guthrie and the Ghost of Tom Joad Today se referme sur « The Ghost of Tom Joad » de Springsteen, accompagné d’images sombres d’immigrés cernés par des agents fédéraux et de manifestants brandissant des pancartes citant Guthrie.

Mitchell explique avoir voulu réaliser un documentaire sur Guthrie qui « ait des ramifications actuelles. Sinon, ce n’est qu’un biopic. »

Au début de sa carrière, Mitchell était journaliste et rédacteur culturel ; il a en partie signé le premier grand portrait de Springsteen dans un magazine national, en 1973, pour Crawdaddy — des années avant que le chanteur ne fasse la couverture de Time et de Newsweek la même semaine. Depuis, Mitchell suit sa carrière.

« Il est devenu plus engagé à partir des années 1980, puis de plus en plus, et ça a explosé avec la situation anti-ICE de Minneapolis », dit Mitchell.

En réaction à la mort de deux manifestants abattus par des agents fédéraux, Springsteen a sorti en janvier une chanson anti-ICE, « Streets of Minneapolis ». Cette année, il a aussi mené la tournée Land of Hope and Dreams, conçue pour offrir une soirée de musique engagée et frontalement politique, « pour célébrer et défendre l’Amérique ». En octobre, à Columbia (Maryland), Springsteen rejoindra Tom Morello, de Rage Against the Machine, pour un concert de protestation d’une journée baptisé le Power to the People Festival, dont l’affiche réunit aussi les Foo Fighters et Joan Baez.

La tradition de la chanson contestataire héritée de Woody Guthrie semble plus vivante que jamais.

Dans le public de l’avant-première du documentaire se trouvait Van Dyke Parks, auteur-compositeur et arrangeur reconnu, qui a produit l’un des premiers albums d’Arlo Guthrie, le fils de Woody.

« Ce qui m’intéresse chez Guthrie, c’est l’immédiateté de son œuvre », dit Parks. « Il était en colère, et il était efficace dans sa façon d’aborder les troubles sociaux et la justice. Quand de jeunes musiciens la chantent, on entretient ces liens. »

Cet article a été produit par Capital & Main, une publication de journalisme à but non lucratif primée, et repris ici avec autorisation.

Par Steve ApplefordTraduit par la rédaction.


Source:

www.rollingstone.fr

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