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“Le pilon, si redouté des auteurs, a-t-il un cœur ?”

Le pilon, si redouté des auteurs, a-t-il un cœur ? Quelqu’un a-t-il déjà osé un jour briser cette presse d’acier pour voir s’il y avait, à l’intérieur, la moindre trace de sentiments ? Autrement dit, sait-on déjà demander si cette machine à broyer le papier et les rêves ressentait quelque chose lorsqu’elle exécute à la chaîne les livres-parias : ceux qui, intacts, reviennent des étals sans avoir été ouverts, ni touchés, parfois même pas regardés ?

Symbole de l’industrie du livre et de sa surproduction, le pilon — objet à la fois de destruction et de recyclage de la marchandise — massacre chaque année un livre sur quatre, soit quelque 100 millions de bouquins : l’équivalent de 10.000 tours Eiffel empilées, soit 3.000 km de haut, si l’on s’amusait à superposer tous les ouvrages condamnés à mort.

Au roman, à l’essai, à la nouvelle ou au recueil de poésie qui se présente à lui toujours fier — quoiqu’un peu désespéré —, le pilon ne laisse jamais aucune chance, c’est vrai. Au signal sonore, il écrabouille, compacte puis écrabouille à nouveau. Craint, mal-aimé, esseulé, il reste pourtant l’étape la plus égalitaire du monde de l’édition. Il constitue même un point de passage vers un possible au-delà.

Le livre, tombeau des émotions

Au lecteur éclairé d’ActuaLitté, inutile de faire un dessin. Mieux que quiconque, il sait que le livre n’est pas que du papier : il est à la fois la peau de son auteur, sa sueur et son sang, ses larmes et son crachat. Inutile de rappeler que l’objet-livre est avant tout une particule vivante : qu’il a du souffle, du caractère et même une âme, oui une âme, qui va et vient au fil des rééditions jusqu’à survivre à son auteur.

Qu’il soit vendu ou non, ouvert ou non, lu ou non, un livre reste pour toujours un réceptacle d’émotions. Mais si l’on sait, au gramme près, combien pèse le cœur battant d’un livre au début de la chaîne de production, on ignore presque tout de ce que ressent le pilon à l’autre bout.

Dans cette industrie de la mort programmée — qui touche 60 % des retours et environ 22 % des livres envoyés en librairie —, qui s’est déjà demandé, en effet, ce que ressentait le bourreau des livres au fond de ses tripes ?

Prend-il du plaisir dans le processus de destruction ? Affiche-t-il un sourire sadique au moment du passage à l’acte ? Exécute-t-il par gaieté de cœur ou par lâcheté ? Dernier maillon d’un système marchand qui produit trop, trop vite, trop cher et souvent pour rien, le pilon passe pour indifférent.

Il accomplirait sa tâche sans état d’âme. Il agirait comme un simple pion, chargé des basses œuvres. Comment échapper à telle réputation ?

La promesse de l’égalité parfaite

Peu connu et peu écouté, le pilon n’est pourtant pas le diable que l’on décrit. Paradoxalement, dans le petit milieu de l’édition, il est égalitaire comme nul autre. Il ne fait aucune hiérarchie, n’accorde aucun passe-droit, ne distingue ni genres, ni auteurs, ni formats.

Puissant ou misérable, connu ou anonyme, grande maison ou nanoéditeur, sous cellophane ou non : le pilon broie de la même manière. Devant la presse hydraulique, l’égalité républicaine est parfaitement respectée.

Sous la presse, tout le monde passe et trépasse : la biographie d’un futur ex-candidat à la présidentielle, le roman de la collection Blanche, le livre de régime minceur comme le Petit Traité des idées d’un écrivain-pirate.

Le pilon, un point de passage

Contrairement à ce que l’on pense, le pilon n’est pas une tombe, encore moins une fin en soi. Il est avant tout un point de passage. S’il détruit massivement, il recycle aussi, toujours de manière égalitaire à 100 %. Au livre victime du flux-retour, il offre une seconde vie, une deuxième chance.

Il promet surtout de diffuser au-delà l’énergie furieuse contenue dans ses pages.

Bonne nouvelle ! Le livre-paria — celui qui n’a pas eu la chance d’être bradé sur Vinted, enterré dans une bibliothèque ou posé en vrac sur un vide-grenier — ne s’entasse pas dans la benne, arraché à la rage et à l’énergie de son auteur.

Non ! Le livre retourné est broyé avec son vécu et son histoire personnelle, mélangé à l’eau et au savon avec sa rage, ses doutes et ses frustrations, transformé en pâte à papier avec les fantômes de celui qui l’a écrit.

Si le pilon broie les rêves, il recycle 100 % de l’énergie contenue, laquelle ressurgira un jour ou l’autre, au mieux dans du papier journal — satirique si possible —, au pire dans une boîte à pizza ou du papier toilette.

Une chose est sûre : si l’on peut censurer des auteurs, les museler et les enfermer parfois, rien ni personne ne peut éteindre l’énergie circulante des livres qui les habite. Pas même le pilon.

François Belley, écrivain-pirate, auteur du Petit Traité des idées, à l’usage de ceux qui veulent se faire entendre.

Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0

 

Par Auteur invitéContact : contact@actualitte.com


Source:

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