Mardi, le général quatre étoiles Chris Donahue — dernier soldat américain à avoir quitté l’Afghanistan en 2021 — a démissionné de son commandement de l’US Army en Europe, sous la pression du secrétaire à la Défense Pete Hegseth. Rolling Stone avait raconté son rôle dans l’évacuation de Kaboul, et le soldat qu’il y a sauvé.
Mardi, le général Chris Donahue a quitté son poste de commandant en chef de l’US Army en Europe, poussé vers la sortie par le secrétaire à la Défense Pete Hegseth. Ce général quatre étoiles est la dernière victime en date de la purge menée par Hegseth au sein de l’encadrement aguerri de l’armée. Le ministre aime résumer ses intentions par la formule « les GI avant les généraux » ; difficile pourtant de ne pas voir dans cette éviction la sanction d’un homme qui n’avait fait que son devoir, en dirigeant les opérations pour évacuer Américains et alliés de Kaboul en août 2021, tandis que l’Afghanistan retombait aux mains des Taliban. Une photo célèbre le montre d’ailleurs grimpant dans un C-17, ultime soldat américain à quitter le pays.
Hegseth, lui, ne l’entendait pas ainsi. Présentateur sur Fox News, il fustigeait déjà Biden et l’état-major ; il n’a pas cessé une fois devenu secrétaire à la Défense. Malgré de multiples enquêtes antérieures, il en a lancé une nouvelle en mai 2025, qualifiant le retrait d’Afghanistan de « désastreux et humiliant ». L’enquête est toujours en cours, mais certains observateurs du Pentagone estiment que Donahue a été écarté pour la seule raison d’avoir commandé cette mission. Ce ne serait pas une première : lorsque sa nomination au commandement européen avait été proposée, un blocage sénatorial avait été imposé par Markwayne Mullin — ancien plombier alors sénateur, aujourd’hui nouveau secrétaire à la Sécurité intérieure.
En 2022, j’ai raconté pour Rolling Stone le retrait américain de Kaboul. Ce qui suit en est adapté.
La dernière mission
En août 2021, Christopher Donahue, sorti de West Point vingt-neuf ans plus tôt, en avait déjà beaucoup vu. Le 11 septembre 2001, il rentrait de Capitol Hill vers le Pentagone quand un avion s’était écrasé sur le bâtiment, tuant 184 de ses collègues. Il combattait depuis deux décennies dans cette guerre sans fin, déployé dix-sept fois en Irak, en Afghanistan, en Afrique du Nord et en Syrie. Et le voilà qui s’apprêtait à ramener ses soldats à Kaboul, dans une guerre qu’on lui avait dite terminée.
Général deux étoiles, Donahue était l’adjoint de l’amiral Peter Vasley, un compagnon de longue date dont le commandement s’accordait au sien. Heureux hasard : Vasley lui confia l’évacuation de toutes les forces depuis l’aéroport. Donahue avait des années d’expérience du combat contre les Taliban, mais il avait aussi trouvé plus récemment des « intérêts communs », selon l’expression consacrée côté américain — en clair, un ennemi partagé : l’État islamique au Khorassan (EI-K), ramification régionale de l’organisation terroriste, aussi sadiquement violente que le modèle original.
Avant de rejoindre la 82e division aéroportée, Donahue avait commandé la force opérationnelle interarmées des opérations spéciales en Afghanistan, dans le cadre de l’opération Freedom’s Sentinel, héritière d’Enduring Freedom, la mission afghane initiale des États-Unis. Selon un haut responsable militaire, Donahue et les forces américaines avaient noué en 2019 une relation de realpolitik avec les Taliban, leur apportant un appui aérien tandis qu’ils anéantissaient l’EI-K à Tora Bora, ancienne cachette d’Oussama ben Laden. Donahue connaissait tous les acteurs taliban.
« Dégagez du toit »
Cela allait se révéler capital. Car lorsque Donahue atterrit dans l’après-midi du 17 août, la bataille était déjà perdue. La veille, des centaines d’Afghans avaient forcé les clôtures de l’aéroport international Hamid-Karzaï et pourchassé un C-17 au décollage ; certains, agrippés au train d’atterrissage, s’étaient écrasés au sol. Arrivé le lendemain, Donahue réquisitionna une Jeep et partit en reconnaissance avec quelques soldats. Presque aussitôt, ils repérèrent une demi-douzaine de Taliban, fusil à la main, en train de balayer le terminal principal. Donahue jura entre ses dents.
« Sortez-les de là. »
Il gagna le toit du terminal. Selon un témoin, il y trouva huit tireurs d’élite taliban, fusils pointés sur les portes où Marines et Afghans désespérés s’amassaient de nouveau en masse. Américains et Taliban se dévisagèrent un instant. Donahue parla le premier, en anglais, puis par l’intermédiaire de son interprète.
« Dégagez de ce toit. C’est terminé, partez. »
Donahue mesurait l’absurdité du moment : les Taliban avaient gagné la guerre, mais les Américains disposaient encore de la puissance de feu pour détruire leurs forces à Kaboul et raser le pays. Il ordonna à un chasseur de survoler les positions taliban de l’aéroport, vite et bas. De quoi capter l’attention. Il rencontra ensuite le chef taliban présent sur place, membre de la fameuse Red Unit, et lui fit savoir qu’il voulait s’entretenir avec le commandant militaire taliban de Kaboul.
« Vous avez plus besoin de nous que nous de vous »
Quatre heures plus tard, Donahue et son état-major s’asseyaient dans une salle de réunion anonyme de l’aéroport avec Qari Hamdullah Mohlis, stratège militaire de longue date des Taliban. (Mohlis avait accédé à une notoriété internationale deux jours plus tôt, en devenant le premier dirigeant taliban à pénétrer dans le palais présidentiel.) La pièce était pleine de soldats taliban et américains qui avaient accompli, chacun dans son camp, le meilleur et le pire, et qui s’observaient désormais avec méfiance. Donahue et Mohlis se traquaient depuis des années ; il y avait entre eux un respect réticent, selon un officier supérieur présent.
« Allons droit au but », lança Donahue, d’après les témoins. « Vous avez plus besoin de nous que nous de vous. »
Mohlis ne dit pas grand-chose, laissant Donahue vider son sac. Le général sortit alors une carte.
« Regardez : voilà toutes vos positions. Il y a un B-52 et un B-1 au-dessus. Je vais vous dire tout de suite ce qu’ils vont faire », poursuivit Donahue. « Ils ont chacune de vos positions dans le viseur. Si vous nous tirez dessus, on rase chacun de vos checkpoints. Et si vous croyez que je bluffe : vous me connaissez, et je vous connais. Essayez, pour voir. »
Les deux anciens ennemis tentèrent d’établir une trêve précaire : Donahue et l’armée américaine contrôleraient les portes de l’aéroport, les Taliban se chargeant de maintenir un semblant d’ordre parmi les dizaines de milliers d’Afghans espérant fuir.
Si Mohlis tenait le terrain et nombre des bâtiments jouxtant l’aéroport que Donahue avait utilisés comme postes de commandement lors de déploiements antérieurs, le général gardait la maîtrise du ciel — et donc des informations sur les mouvements taliban. Il glissa aussi à Mohlis qu’il existait des menaces crédibles : hommes et véhicules suspects rôdant près des portes.
Selon un officier supérieur de l’armée, Donahue confia à Mohlis quelque chose de plus personnel encore. L’EI-K avait juré sa mort.
« Faites attention. Ils vont venir pour vous. »
Mohlis marqua un temps avant de répondre, par la voix de son interprète.
« Comment le savez-vous ? »
« Parce que j’ai vu les renseignements. Ils viennent pour vous, et ils viennent pour moi. »
Fazel Roufi, l’enfant de Kaboul devenu soldat américain
Je connais au moins un homme reconnaissant envers Donahue.
Fazel Roufi avait six ans quand les tours jumelles se sont effondrées et que les Américains sont arrivés à Kaboul. Il se souvenait de sa mère et de ses tantes se réjouissant de leurs libertés nouvelles, une fois les Taliban repoussés dans les grottes et les collines. Ses grands yeux marron s’illuminaient quand les troupes de la coalition parcouraient les rues en distribuant chocolats et ballons de football. Certains Afghans méfiants refusaient les cadeaux, jurant que les bonbons étaient empoisonnés et que les ballons cachaient des micros. Roufi s’en moquait : ses amis et lui voulaient juste jouer comme Cristiano Ronaldo, dont le poster ornait le mur de sa chambre.
Mais bien des choses ne lui manquaient pas. Enfant, il s’était mis au kickboxing — devenant champion national junior — pour se protéger des voleurs et des bandes sur le long chemin de l’école. L’Afghanistan était un pays où l’on restait toujours sur ses gardes. Il avait été gouverné par des communistes, des théocrates, désormais des kleptocrates. La seule certitude afghane, c’était que les fauteuils politiques finiraient par être redistribués — et que certains Afghans le paieraient de leur vie.
On était toujours surveillé. Un simple check avec un soldat américain pouvait être fiché, puis retenu contre vous lors de la prochaine et inévitable bascule de régime.
« Les choses vont changer, puis elles changeront encore », lui disait son père. « Tu dois toujours te méfier. »
Entre-temps, il y avait la violence. Parmi ses devoirs d’anglais, Roufi devait traduire chaque jour un article de presse de son pachto natal vers l’anglais. Il trichait en traduisant toujours le même récit d’attentat à la voiture piégée, changeant seulement le quartier ou la ville. Une bombe explosait toujours quelque part, dans le monde de Roufi.
Il obtint son bac en 2011. Bon en anglais et brillant, il n’eut aucun mal à décrocher une commission dans l’armée afghane. On le fit capitaine après un an d’académie militaire. Mais Roufi rêvait d’autre chose que d’être envoyé combattre les Taliban dans une province lointaine. Il postula à un visa étudiant conçu pour permettre aux officiers afghans de poursuivre leurs études aux États-Unis.
L’accord : étudier deux ans, puis rentrer servir son pays. Il atterrit à San Antonio et rencontra presque aussitôt une jeune femme douce et généreuse, Vanessa, dans un barbecue bondé. Elle lui apprit la cuisine mexicaine et la culture indéchiffrable de l’État de l’Étoile solitaire. Ils tombèrent amoureux et se marièrent en six mois. Abdul, le père de Roufi, alla voir son commandant afghan et lui expliqua que, si son fils rentrait, il ne pourrait pas retrouver son épouse aux États-Unis avant dix ans. Le commandant sourit : quiconque pouvait sortir d’Afghanistan avait sa bénédiction.
Roufi suivit quelques cours et travailla dans la sécurité. Mais il se sentait redevable envers son pays d’adoption. Il voulait remercier l’Amérique de l’avoir accueilli, et le meilleur moyen qu’il connût était de s’engager dans l’armée américaine. Il finit par obtenir la nationalité et se retrouva à Fort Bragg, à Fayetteville, en Caroline du Nord, fier mécanicien de la 82e aéroportée.
Le retour à Kaboul
Huit ans plus tard, Roufi se posait de nouveau à Kaboul, sur le même vol que Donahue, à la veille du retrait. On ordonna aux soldats d’armer leurs armes avant de descendre sur un tarmac jonché des vestiges des réfugiés : vêtements abandonnés et bouteilles d’eau vides tourbillonnant dans le vent.
Il n’avait rien mangé depuis son départ de Fort Bragg et réprima un haut-le-cœur en foulant le tarmac. Il avait peur, mais pas pour lui. Plissant les yeux dans le soleil, il reconnut les routes bordant l’aéroport, celles où, enfant, il pédalait vers ses cours d’anglais. Elles étaient désormais noires de milliers de candidats à l’exil, leurs maigres possessions sanglées sur le dos, des mères serrant la main d’enfants terrifiés et hurlants. Ils étaient arrivés avec des papiers attestant de liens plus ou moins ténus avec l’Amérique : lettres de recommandation d’agents d’ambassade partis depuis longtemps, témoignages enregistrés sur des téléphones par des officiers désormais retraités pour qui ils avaient servi d’interprètes durant la guerre sans fin.
Plus tôt dans la journée, la famille de Roufi avait tenté de gagner les portes de l’aéroport, mais la foule avait atteint des proportions dystopiques. Des coups de feu avaient éclaté, les Taliban brandissaient des fouets, et des mères lançaient leurs bébés aux Marines dans l’espoir de les faire sortir du pays.
Roufi avait parlé à ses parents douze heures plus tôt, lors d’une escale de ravitaillement en Allemagne. Il les avait sentis en difficulté. Sa famille avait vu un policier afghan abattre un homme qui tentait d’escalader une clôture, et une femme écrasée par un camion. Ils avaient peur, et il percevait dans la voix d’Abdul, son père si fier, qu’il perdait espoir.
À travers la friture, Roufi entendait des femmes crier et des hommes hurler — un vacarme de chaos. Puis il reconnut la voix de sa sœur de 18 ans, Fatima, la benjamine. Fatima voulait devenir journaliste et possédait un sang-froid rare pour son âge. Mais là, sa voix était folle de terreur.
« Fazel, les Taliban arrivent sur nous. Les Taliban vont nous tuer. Fazel ! »
Puis la ligne coupa. Pendant les douze heures suivantes, Roufi crut sa famille morte. Et il craignit que ce ne fût sa faute. Après tout, c’était lui qui était parti aux États-Unis pour devenir soldat américain.
« Tu es mon gars. On va sortir ta famille »
Si Roufi était à Kaboul, c’était grâce à Donahue. Tout s’était joué progressivement, puis d’un coup. Début août, il avait dit à son père de ne pas s’inquiéter de l’avancée des Taliban sur Kaboul.
« Le gouvernement ne tombera pas », avait-il assuré à son père lors d’un appel WhatsApp. « Les riches ont trop à perdre. »
Il se trompait. Les généraux passèrent des accords avec les Taliban et filèrent au Tadjikistan ou au Pakistan, là où ils avaient planqué leur argent et leurs maîtresses. Bientôt, la ville fut sans défense. Des commerçants arrachèrent les affiches de salons de coiffure vantant les coupes occidentales. L’après-midi du 15 août, le président s’enfuit au Tadjikistan en hélicoptère sans prévenir ses proches collaborateurs. Kaboul était à prendre.
La vie professionnelle de ses sœurs — les deux aînées étaient dentiste et chirurgienne — s’arrêta ce jour-là. Et si les Taliban ou les terroristes de l’EI-K infiltrés dans le pays durant le chaos apprenaient que ces sœurs avaient un frère servant dans l’armée américaine, toute la famille pouvait être massacrée. Il dit aux siens de gagner l’aéroport. Depuis Fort Bragg, il parvint à joindre en FaceTime un parachutiste de la 82e déjà sur place.
« Ma famille est là ; tu peux les aider ? », hurla Roufi dans une connexion FaceTime exécrable.
« Frérot, c’est de la folie ici », répondit le soldat. « Je ne peux rien faire. »
Il restait à Roufi une dernière carte. La 82e applique une politique de porte ouverte : en cas d’urgence, un soldat peut court-circuiter la voie hiérarchique. Il parla à l’aumônier de sa division et, cet après-midi-là, fut escorté jusqu’au bureau du général Donahue.
Roufi entra dans une tornade de commandants et de colonels penchés sur des cartes et des dossiers. Sachant qu’il devait montrer qu’il pouvait être utile, il se tint droit comme un i et salua le général.
« Que puis-je faire pour vous, soldat ? »
Roufi prit la parole.
« Toute ma famille est à Kaboul. Je dois les aider. Je ne veux pas qu’ils meurent. »
Donahue demanda à Roufi s’il parlait assez bien le pachto et le dari pour lui servir d’interprète, à lui et à son état-major.
« Général, oui. »
Donahue le fixa un long moment.
« Tu es mon gars. On va sortir ta famille. »
Roufi rassembla son dernier courage.
« Vous le pensez vraiment ? »
Donahue soutint le regard du spécialiste.
« Va préparer ton paquetage. On part dans deux heures. »
Pendant le vol, Roufi se promit de ne pas être gourmand : il ferait entrer sa mère, son père et ses sœurs, les hommes se débrouilleraient. Puis il vit deux choses : l’enfer de Kaboul, et les apparatchiks afghans déjà bien installés dans le terminal avec leur famille élargie. Il vit les visages de petits neveux et nièces qu’il n’avait jamais rencontrés. Comment en sauver certains et en condamner d’autres à la misère ? Il embrassa son tout nouvel exceptionnalisme américain.
« Faites-les tous passer. »
La famille de Roufi commença à franchir la porte deux par deux. Un Marine épuisé explosa de colère en comprenant que Roufi faisait entrer une petite armée d’Afghans. Il le dévisagea, avec sa barbe, et se demanda sans doute s’il était des forces spéciales ou de la CIA. Il marqua un temps, puis apprit le grade de Roufi : un simple soldat, comme les autres.
« Hors de question. Tu ne peux pas faire entrer autant de monde. »
D’ordinaire, Roufi aurait joué l’apaisement. Pas cette fois. « On a un ordre », dit-il. « C’est ma famille, et elle est en danger. »
Le Marine résistait toujours. Il tenait la porte depuis des heures et avait vu des Afghans griffer et se battre pour gagner un mètre. On lui demandait maintenant de laisser entrer 24 personnes surgies de nulle part. Il ne cédait pas.
« Tu ne peux pas faire ça. »
C’est là qu’avoir des amis haut placés changea le destin de 24 vies. Un officier des forces spéciales, que Donahue avait envoyé en cas de pépin, intervint.
« Vous allez les laisser passer, sur ordre du général Donahue. »
Et voilà : la famille Roufi passa la porte. Ni Roufi ni les siens ne laissèrent paraître la moindre émotion avant d’être hors de vue des Taliban. Sa mère se mit à pleurer ; pas Roufi. Pendant six heures, il guida sa famille à travers les contrôles de sécurité et la bureaucratie d’un exode de masse. À 2 heures du matin, ils rejoignirent une file et marchèrent vers un C-17 en partance pour le Qatar. Il remarqua que sa mère, ses sœurs et leurs enfants semblaient effrayés. Il n’en comprit la raison que lorsqu’on la lui expliqua : aucun d’eux n’avait jamais pris l’avion. Sa mère paraissait plus calme que les autres.
« Si on s’écrase, ce sera notre chemin vers la liberté », dit-elle.
Abbey Gate, le carnage
La venue de Roufi à Kaboul eut un prix.
Abbey Gate aurait dû être déjà fermée l’après-midi du 26 août. Depuis le début, c’était une bombe à retardement : la seule entrée où les Taliban tenaient le point haut, des immeubles de moyenne hauteur offrant une vue sur toutes les opérations américaines. À l’inverse, les soldats américains n’avaient qu’une visibilité réduite sur les hommes et les femmes dont ils vérifiaient les papiers. Le renseignement américain avait par ailleurs identifié une menace crédible visant Abbey Gate, à une heure indéterminée. Donahue et les officiers supérieurs sur le terrain décidèrent de fermer la porte cet après-midi-là, et transmirent leur décision au Pentagone.
Au matin du 26 août, l’ambassade britannique envoya un courriel aux Afghans, leur demandant de ne pas se rendre à la porte en raison de menaces sécuritaires. Le message était mal rédigé : on ne savait pas s’il concernait seulement les Afghans non approuvés ou tout le monde.
Le plan américain prévoyait de fermer la porte l’après-midi, mais la fermeture aurait été retardée, les Britanniques attendant quelques derniers bus de réfugiés. (Les Britanniques l’ont nié, affirmant que ces réfugiés auraient pu être redirigés vers d’autres portes.)
Quelle qu’en soit la raison, la porte était encore ouverte peu avant 18 heures. C’est alors qu’un Afghan s’avança vers le checkpoint des Marines. Il attendit qu’on lui demande ses papiers, au plus près des Américains, avant de déclencher sa ceinture d’explosifs. En quelques secondes, les rues furent trempées de sang et de morceaux de corps. Dans la mêlée qui suivit, des tirs éclatèrent, alourdissant le bilan. Nul ne sut si les coups de feu venaient des Américains protégeant leurs blessés, des Taliban ou d’autres hommes armés.
Peu importait. C’était l’« événement à victimes massives » que l’armée américaine redoutait depuis son arrivée. Roufi traduisait au quartier général quand il entendit l’explosion au loin. Quelques minutes plus tard, on le précipita vers un hôpital de fortune pour traduire auprès des médecins et des victimes. Pendant une trentaine de minutes, il aida à rassembler et à habiller les morts américains. Puis on eut besoin de lui pour les vivants. Un médecin norvégien l’attrapa et l’entraîna dans une salle de tri emplie des cris de blessés afghans. Roufi et les autres jeunes soldats n’étaient pas préparés à un tel carnage. Certains sortaient de la tente pour vomir avant de revenir aider.
Au bout de quelques minutes, une Afghane arriva en hurlant, sa fillette d’un an dans les bras. Elle la croyait indemne après l’explosion, mais l’enfant saignait derrière l’oreille. Une infirmière prit le bébé et demanda à la mère d’attendre dehors. Un médecin examina la petite et repéra un éclat d’obus fiché dans son crâne. Il trancha aussitôt.
« Elle doit être évacuée vers l’Allemagne. »
Ce fut à Roufi d’accompagner la mère. Il la trouva dehors, se tordant les mains. « Elle doit aller en Allemagne », lui dit-il.
L’Afghane n’avait jamais pris l’avion ni quitté son pays — autant lui annoncer qu’on emmenait son bébé sur Mars. Roufi lui expliqua qu’elle pouvait partir en Allemagne avec l’enfant. Le visage de la femme se remplit d’angoisse.
« Mais mon mari. Il est encore dehors. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé. Il est peut-être en train de se vider de son sang. »
« Partez avec votre enfant », lui dit Roufi. « Elle a besoin de vous maintenant. Le reste s’arrangera. »
La femme acquiesça. Une infirmière la conduisit à sa fille. Un peu plus tard, la mère et le bébé étaient menés vers un vol médicalisé, vers un monde nouveau et étrange qui sauverait peut-être l’enfant.
Roufi n’a jamais su ce qu’il était advenu de la fillette et de sa mère. Il retourna au travail. Pendant cinq heures, il traduisit pour les blessés, les mains couvertes du sang de ses compatriotes. Une fillette blessée à la jambe, du sang dans les cheveux, lui demanda si elle pouvait retrouver sa mère. Un garçon, la tête bandée, fit de même. Roufi sortit vers une tente voisine où des proches terrifiés attendaient des nouvelles. Les deux enfants étaient frère et sœur ; Roufi leur amena leur mère. Elle pleurait en passant d’un brancard à l’autre. Roufi finit par comprendre que les sept enfants de cette femme étaient à l’hôpital.
Peu après minuit, il regagna le quartier général de la 82e aéroportée. Il connaissait une réserve avec quelques lits de camp. Il s’effondra sur l’un d’eux et sombra dans un sommeil profond.
Roufi quitta Kaboul le 30 août, gagnant d’abord le Qatar et aidant sa famille à s’installer dans un camp de réfugiés. Le lendemain, Donahue organisa le dernier vol. Avant de partir, il prévint Mohlis, son homologue taliban : rien de bon ne sortirait d’un tir de roquette sur le dernier avion américain. Bombardiers, chasseurs et drones rôdaient toujours là-haut, lui rappela-t-il. Mohlis comprit.
Quelques heures plus tard, Donahue était le dernier soldat américain à embarquer dans le dernier avion à quitter l’Afghanistan. Quelque part dans Kaboul, Mohlis regardait partir son vieil ennemi. Ce qu’il pensa à cet instant reste inconnu. Ce que l’on sait, c’est que le 2 novembre, Mohlis a été tué par l’EI-K alors qu’il rendait visite à des soldats taliban dans un hôpital de Kaboul. Il aura survécu 63 jours aux Américains.
Thanksgiving à Fayetteville
Ce Thanksgiving-là, le soleil de fin d’automne brillait sur Fayetteville. Roufi et sa femme Vanessa — enfin, surtout Vanessa et les sœurs de Roufi — préparaient deux dindes et des plats afghans traditionnels pour la première fête américaine de la famille. La maison était un joyeux capharnaüm : quelqu’un vérifiait qu’il y avait assez de Coca-Cola ; un neveu dormait, la tête contre un baby-foot ; un autre, d’immenses yeux ronds, debout sur une chaise, mordait dans une énorme grenade avec un sourire malicieux, le jus violet coulant sur son visage.
On servit le repas, dont le qabili palau adoré de Roufi. La table s’installa dans un babil d’anglais et de pachto. À un bout se tenait la mère de Roufi, vêtue d’une longue robe blanche traditionnelle et d’un foulard. Elle parlait peu, mais souriait, comblée.
Avant le dessert, chacun fut invité à dire ce pour quoi il était reconnaissant. Les réponses se ressemblaient, mais c’est Abdul, le patriarche, qui trouva les meilleurs mots.
« Il n’y a pas si longtemps, nous pensions que nous serions peut-être tous morts. » Il attendit que Roufi traduise. Puis il reprit, un sourire aux lèvres. « Et pourtant, nous voilà. Sains et saufs, et réunis. »
Vint enfin le tour de Roufi. En T-shirt Armani rouge, l’air timide, il parla en anglais.
« Pendant un temps, je n’ai pas eu le sentiment que ma vie servait à quelque chose. Réparer des camions, il n’y avait pas de quoi se vanter. Mais j’ai pu faire venir ma famille ici. » Il regarda sa femme, à l’autre bout de la table. « Quoi qu’il arrive, j’aurai fait cette seule bonne chose. »
Il y a une dernière chose que Roufi m’a confiée pendant que j’écrivais son histoire. C’était simple.
« Je veux juste que vous sachiez à quel point je suis reconnaissant envers le général Donahue. »
Note de la rédaction : cet article a été mis à jour pour préciser que le général Donahue a démissionné sous la pression de Hegseth. Il n’a pas été limogé.
Par Stephen RodrickTraduit par la rédaction.
Source:
www.rollingstone.fr


