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Charles Trenet : son roman perdu à 17 ans enfin publié près d’un siècle après

La trajectoire importe : un texte que son auteur croyait égaré entre désormais dans le catalogue, et avec lui dans le champ de la lecture.

Le catalogue de la maison de ventes établit un point de départ plus solide que les récits de redécouverte. Il décrit un manuscrit autographe de 202 feuillets, daté « Berlin-Font Romeu, 1929-1930 », rédigé sur plusieurs papiers, à l’aide de différentes encres, et corrigé à même la page. La numérotation, continue, est portée au stylo rouge.

Après le mot « FIN », le dernier feuillet est signé et daté par Trenet. L’ensemble, adjugé 5720 euros après une estimation comprise entre 5000 et 8000 euros, est présenté comme une « fantaisie historique » autour des rois mérovingiens.

Le livre n’avait pourtant cessé d’occuper les marges de la biographie du chanteur. Dans Charles Trenet, paru chez L’Archipel en 2011, Jacques Plessis écrivait : « Les Rois fainéants dont l’unique exemplaire a été égaré ne sera jamais publié. » La vente de 2021 a démenti ce pronostic, sans dissiper toutes les zones d’ombre de la circulation du document avant son apparition sur le marché. Cette prudence s’impose : ni la vente ni les matériaux éditoriaux consultés ne permettent de reconstituer, pièce après pièce, son parcours antérieur.

Le jeune Trenet s’était déjà fait connaître à Perpignan dans Le Coq catalan d’Albert Bausil, où il publiait chroniques, contes et poèmes, rappelle la présentation de l’éditeur. En 1930, il monte à Paris avec ce premier roman dans ses bagages. Les refus éditoriaux suivent ; le catalogue Artcurial précise notamment que Robert Denoël ne le publie pas, tout en lui permettant de rencontrer Max Jacob, qu’il admire. Le récit ne fournit pas une clé biographique à toute son œuvre à venir : il donne plutôt accès à un moment de formation, avant l’installation de la figure du « Fou chantant ».

Sous son titre mérovingien, Les Rois fainéants s’écarte du roman historique sage. Artcurial mentionne vingt chapitres — les deux derniers ayant été, par erreur, numérotés XX et XXI, sans chapitre XIX — et deux épigraphes empruntées à Apollinaire et Anatole France. Le catalogue relève que ces ajouts sont écrits dans une encre différente, ce qui plaide pour une intervention ultérieure.

Dès l’ouverture, la prose fait entrer le décalage : « Des nuages jouaient à saute-mouton près d’un champ de pommes de terre… » Les corrections, repentirs et ajouts visibles sur les pages permettent surtout de suivre un travail d’écriture encore en train de se chercher, plutôt que de réduire le volume à une relique.

Il faut donc distinguer la redécouverte de la publication. La vente de 2021 constitue la première trace publique vérifiable de l’autographe ; l’événement éditorial, lui, se situe en 2026. Cette chronologie évite de présenter comme une nouveauté de juillet la résurgence matérielle du document. Ce qui change aujourd’hui pour les lecteurs n’est pas l’existence du manuscrit, déjà catalogué et vendu, mais son passage dans une édition accessible.

Le passage de l’autographe au livre imprimé déplace aussi le sujet vers l’édition de patrimoine. L’ouvrage est établi par Vincent Lisita, historien de l’art et spécialiste de Trenet, qui y signe une présentation et une biographie. Frémeaux & Associés le donne comme une première publication. Entre l’objet unique, naguère exposé aux enchères, et le volume diffusé en librairie, Les Rois fainéants change de régime : le manuscrit retrouvé devient un texte que l’on peut enfin lire.

« Ce premier texte d’envergure, après ses articles dans Le Coq Catalan, hebdomadaire de son mentor Albert Bausil à Perpignan, reçoit des “En ce moment, c’est compliqué…”, sauf chez Denoël où on le pousse à rencontrer le poète Max Jacob, vu leur écriture semblable. Charles Trenet rentre sous la protection de ce dernier, puis celle de Jean Cocteau. Eux, qui ont lu Les Rois fainéants, lui soufflent que ses poèmes doivent être mis en musique. Et voilà… », explique le préfacier. à L’Indépendant.

Charles Trenet – couverture de disque

« Au fil des années, on a hésité sur l’existence du manuscrit. Puis, dès les années 80, un biographe de Trenet en a publié des extraits et prouvé qu’il l’a eu dans les mains. Là, on s’est dit, bon, il existe, mais il n’était toujours pas remonté à la surface.

En 2001, il y a eu une vente aux enchères à Paris. J’ai essayé de faire acquérir Les Rois fainéants par sa maison d’édition musicale, mais elle n’avait pas vocation à ça ; la Bibliothèque nationale m’a répondu qu’il n’y avait pas de fonds Trenet préexistant, donc qu’elle ne pouvait pas l’acquérir, sic. Et puis, en définitive, je l’ai acheté. »

Après sa parutrion chez un éditeur, la question reste : que faire du manuscrit ? La Ville de Narbonne aurait été sollicitée… en attente d’une réponse.

Crédits illustration : Charles Trenet – maquette originale de l’affiche Columbia disques, par Charles Kiffer

DOSSIER – De l’écriture à la promotion, les auteurs se professionnalisent

Par Victor De SepausyContact : vds@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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