En mai 2026, lorsque le président Volodymyr Zelensky baptise une unité d’élite de l’armée ukrainienne «Héros de l’UPA», il provoque immédiatement un tollé en Pologne. En effet, il puise dans la mémoire déchirée de la Seconde Guerre mondiale pour honorer des combattants par une référence à une unité militaire aujourd’hui disparue, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), qui a défié la domination soviétique mais qui, vue de Varsovie, a surtout été coupable de massacres contre des Polonais.
En signe de protestation, Karol Nawrocki, son homologue polonais proche du parti nationaliste Droit et justice (PiS), lui a retiré l’Ordre de l’Aigle blanc, la plus haute distinction du pays. La réponse du président ukrainien est cinglante, avec le rappel d’autres titulaires de cet ordre qui n’ont pas été déchus de leur décoration. «Par conséquent, s’il est estimé que ce symbole particulier peut rester associé à Catherine II, Benito Mussolini et Gerhard Schröder, alors nous, en Ukraine, ne contesterons pas cela», déclare Volodymyr Zelensky dans une publication sur X, le 20 juin. Par solidarité avec le dirigeant actuel de l’Ukraine contre la décision de Karol Nawrocki, d’autres anciens présidents ukrainiens (Petro Porochenko, Viktor Iouchtchenko, Leonid Koutchma) rendent également leurs décorations polonaises.
Yesterday, the President of Poland noted that the Order of the White Eagle is not an ordinary award. It is a symbol of the highest trust of the Republic of Poland. It signifies a special bond with the Polish state and the special gratitude of the Polish People. Such a symbol… pic.twitter.com/FXNVFUW6Sh
— Volodymyr Zelenskyy / Володимир Зеленський (@ZelenskyyUa) June 20, 2026
L’action du président Nawrocki divise en Pologne. Le Premier ministre Donald Tusk s’est publiquement «inquiété» des conséquences d’une telle décision. Quant à Radosław Sikorski, le ministre des Affaires étrangères polonais, il a ouvertement critiqué l’action du président polonais. Dans la région, d’autres tensions se manifestent. En République tchèque, le parti Liberté et démocratie directe (SPD), d’extrême droite eurosceptique et dirigé par le président de la Chambre des députés Tomio Okamura, réclame à son tour le retrait de l’Ordre du Lion blanc, décoration tchèque attribuée au président Zelensky.
Pologne: le président Karol Nawrocki annonce retirer la plus haute distinction du pays à Volodymyr Zelensky, France 24, 20 juin 2024.
Derrière cette «guerre des décorations» qui embrase l’Europe de l’Est, il y a beaucoup plus que des incidents diplomatiques. Une fracture symbolique, une déchirure mémorielle, des controverses économiques et des tensions politiques structurelles se manifestent au sein du groupe de soutien oriental à l’Ukraine.
Les massacres de Volhynie, une fracture polono-ukrainienne jamais réduite
D’où vient le courroux du président polonais, pourtant issu d’un parti politique qui a fait de la résistance à la Russie une des clés de sa politique identitaire et sécuritaire? Comment le soutien polonais à l’Ukraine, pourtant essentiel à l’effort de guerre de Kiev face à la Russie, a-t-il pu être ainsi remis en cause aux yeux du monde?
Les crimes de Katyń, où plus de 20.000 Polonais (des élites politiques, militaires et scientifiques) ont été massacrés en 1940 par le NKVD, la police politique de l’Union soviétique, sont connus et documentés. Mais les meurtres de masse de 1943-1945 dans la région de la Volhynie (aujourd’hui dans le nord-ouest de l’Ukraine), organisés par les nationalistes ukrainiens (notamment de l’UPA) avec un bilan estimé de plus de 100.000 victimes polonaises, le sont beaucoup moins. En Pologne, ces massacres sont considérés comme un génocide reconnu par une loi de 2016 et commémorés le 11 juillet.
«La mémoire des Polonais victimes des massacres en Volhynie célébrée», Euronews, 11 juillet 2025.
Par contraste, du côté ukrainien, l’UPA reste héroïsée comme une résistance antisoviétique et antirusse, si bien que le terme de «génocide» est récusé. Cette impasse mémorielle a des effets très concrets: les recherches historiques sont bloquées depuis 2017, les autorités ukrainiennes ayant interdit les exhumations. Il s’agit là d’un «passé qui ne passe pas» entre les deux nations. De plus, la figure de Stepan Bandera, homme politique nationaliste ukrainien qui a collaboré avec l’Allemagne nazie et a attaqué juifs et Polonais, constitue un repoussoir absolu pour la Pologne (ainsi qu’en Israël), alors même que l’Ukraine lui dédie des monuments.
Contrairement au couple franco-allemand, qui a institutionnalisé très tôt le travail de mémoire (manuels scolaires communs, commissions d’historiens), le couple polono-ukrainien n’a jamais construit cette architecture. La guerre de haute intensité n’a hélas pas permis d’avancer sur ce terrain bilatéral et l’appel aux «valeurs communes» est mis à mal.
La Pologne face au nationalisme ukrainien
On aurait tort de penser qu’une fois Viktor Orbán délogé du pouvoir exécutif hongrois, l’ensemble de l’Europe centrale verrait une évolution positive des opinions publiques en faveur de l’Ukraine. Comme ailleurs, un sentiment de lassitude transparaît, voire davantage, si l’on regarde les chiffres de plus près.
Selon les chiffres du centre sociologique polonais CBOS, la sympathie des personnes sondées envers les Ukrainiens est passée de 51% (en 2023) à 29% (en 2026), tandis que l’hostilité est montée à 43%. Plus qu’une simple lassitude, plusieurs facteurs peuvent expliquer cette dégradation: les réfugiés ukrainiens en Pologne sont près d’un million; sur le plan économique, la concurrence perçue sur le marché du travail est évidemment un facteur, de même que le renchérissement de l’immobilier.
Sur le terrain politique, on a assisté à la diffusion d’une rhétorique antimigratoire inspirée de Donald Trump dans la droite polonaise, visant particulièrement les Ukrainiens. L’élection à la présidence de Karol Nawrocki, courant derrière une extrême droite plus radicale portée par Sławomir Mentzen, n’a fait que polariser le débat à ce sujet, le tout renforcé par la désinformation algorithmique.
Le retournement de l’opinion publique semble se confirmer: quasiment 60% des Polonais s’opposent aujourd’hui à l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne.
Dans le même ordre d’idées, un rapport récent de l’Institut Krytyki Politycznej montre que la perception des migrants et réfugiés ukrainiens est largement négative et qu’elle fait l’objet d’instrumentalisations politiques, notamment après les restrictions d’accès aux prestations sociales et sanitaires en mars 2026. Le retournement de l’opinion publique semble se confirmer: quasiment 60% des Polonais s’opposent aujourd’hui à l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne (UE).
Pour tempérer, plusieurs médias ont lancé un appel aux autorités politiques des deux pays afin de résoudre ce différend symbolique, mémoriel et désormais politique. Quel paradoxe pour le pays qui joue en Europe le rôle de porte-parole de l’Ukraine depuis plus d’une décennie!
Du risque de contagion régionale au questionnement de l’élargissement de l’UE
Cette querelle a un bénéficiaire objectif, la Russie, qui a un intérêt direct à l’affaiblissement des relations entre Varsovie et Kiev. Des campagnes de désinformation ont d’ailleurs été lancées sur le sujet pour souffler sur les braises (en particulier par le biais du réseau de bots «Matriochka», le 22 juin).
La Pologne, en tant que pivot du flanc Est avec la Roumanie, reste un soutien essentiel à l’Ukraine. Or, le précédent polonais pourrait essaimer plus largement, si l’on prend en compte les positions critiques vis-à-vis de l’Ukraine du Premier ministre slovaque Robert Fico ou la réaction du SPD tchèque.
L’affaire des décorations nous renvoie donc à la fragilité fondamentale du processus d’élargissement de l’UE, pourtant pierre angulaire de la politique étrangère des Européens à l’Est.
Plus profondément, cette crise illustre une tension existante entre deux approches de l’élargissement de l’UE. Kiev tend à concevoir l’adhésion comme une récompense du sacrifice militaire plutôt que comme l’aboutissement de réformes. Or, le chancelier allemand Friedrich Merz a clairement rejeté la perspective d’une adhésion ukrainienne à l’échéance 2027-2028, la qualifiant d’irréaliste tant que le pays est en guerre. L’autorité des «professeurs» européens qui scrutent scrupuleusement les critères de Copenhague afin d’évaluer le processus d’élargissement passe mal lorsque les anciens combattants ukrainiens reviennent du front.
De fait, l’élargissement à l’Est n’est pas seulement un exercice technique de conditionnalité juridique, c’est également une opération de gestion de mémoires concurrentes, comme la question des Sudètes l’avait rappelé au début des années 2000, divisant les descendants de réfugiés allemands et les Tchèques à propos des «décrets Beneš» lors de l’élargissement.
Or, l’UE n’a pas construit d’outillage diplomatique pour cela, à la différence de la réconciliation franco-allemande d’après-guerre. Par conséquent, chaque négociation d’adhésion future (Ukraine, mais aussi les Balkans occidentaux) risque de réactiver des conflits mémoriels dormants. L’affaire des décorations nous renvoie donc à la fragilité fondamentale du processus d’élargissement de l’UE, pourtant pierre angulaire de la politique étrangère des Européens à l’Est.

Source:
www.slate.fr


