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À voir au cinéma: «Ghost Elephants», rêver les géants de la terre

Deux mouvements de nature différente portent le début du
film. Il y a l’énergie des légendes, des illuminés qui hantent les paysages
que nous associons à l’exotisme, voire à la sauvagerie. Il y a une bête
mythique, un «Moby Dick» terrestre, peut-être même tout un troupeau de ces
monstres insaisissables et hors norme.

Et puis il y a des êtres incontestablement réels, cet
éléphant géant exposé au Musée national d’histoire naturelle de la Smithsonian Institution, à Washington, aux États-Unis, ces pisteurs bochimans du Kalahari,
les cartes qui expliquent cette zone de l’Angola dont les fleuves irriguent
tout le sud du continent africain.

Dans la rotonde du Musée national d’histoire naturelle des États-Unis (Washington), Steve et Henry, le savant et le spécimen qui est à la fois archive et source de fantasme. | Blue Note Films

Et encore, en arrière-plan mais pas oubliée, pas oubliable, la guerre civile atroce qui a ravagé le pays pendant un quart de siècle (1975-2002) dans l’indifférence du reste du monde, sauf les grandes puissances qui
avaient des bénéfices à engranger avec le sang et la mort des Angolais.

Entre rêverie hallucinée et recherche outillée se tiennent deux hommes, l’explorateur Steve
Boyes et le cinéaste allemand Werner
Herzog. L’un énonce ce que l’autre exprime par sa manière de filmer et de
monter: le peu d’empressement à démêler l’authentique du légendaire, la
considération pour les mythes autant que pour les êtres réels, un vertige où la
science et le rêve convergent vers un centre absent, ce qui ne signifie pas
inexistant.

L’impressionnante beauté du film tient à sa manière
d’accueillir avec la même considération les exploits d’une
expédition extravagante et la calme concentration d’un très vieil homme qui
accorde un instrument comme il en existe depuis 40.000 ans, au sein de son peuple qu’on nomme aussi San. Ou un arbre et les traces sur son écorce, un oiseau, un insecte.

Werner Herzog a réalisé quelque quatre-vingts films, qui se
soucient peu de savoir s’il s’agit de fictions ou de documentaires. Certains
courts-métrages sont des épopées (par exemple, La Grande Extase du sculpteur
sur bois Steiner, sorti en 1974), certains documentaires sont des films d’aventures hallucinants
(par exemple, Grizzly Man, 2005), certaines fictions sont d’implacables
documents sur le rapport au réel (par exemple, Family
Romance, LLC, sortie en 2020) et le rapport à la présence de l’inexplicable dans le quotidien
(choisissez entre Fitzcarraldo et Le Pays où rêvent les fourmis vertes, sortis en 1982 et 1984).

Lorsqu’il rencontre le biologiste fondateur du Projet de conservation de la nature sauvage de l’Okavango (National
Geographic Okavango Wilderness Project), le réalisateur allemand est face à une
incarnation quasi parfaite de ce que lui-même n’a cessé d’explorer avec les moyens du
cinéma depuis soixante ans.

À la suite de Steve Boyes commence la quête d’un graal quadrupède, et même de toute une troupe de graals, cousins de celui qui a été surnommé Henry, le
plantigrade de 11 tonnes trônant à Washington, plus grand animal terrestre
connu. Cette quête n’est possible que grâce à l’arrivée, un par un, chacun singulier et impressionnant, des trois personnages que sont les pisteurs san.

Steve Boyes, biologiste, aventurier, patron d'ONG, ornithologue et rêveur. | Blue Note Films
Steve Boyes, biologiste, aventurier, patron d’ONG, ornithologue et rêveur. | Blue Note Films

Des improbables et si troublantes images des éléphants filmés sous l’eau à l’écoute attentive des paroles et des gestes des pisteurs, sans prétendre jamais entrer dans leur manière d’habiter la terre, le cinéaste atteint une justesse au-delà de la modestie et de la passion de l’inconnu.

Et, comme à l’époque des Nains aussi ont commencé petits (1970) et d’Au pays du silence et de l’obscurité (1971), loin de l’image du réalisateur baroudeur –pas fausse mais si partielle– qui lui est trop souvent associée, la beauté du cinéma de Werner Herzog éclôt dans la délicatesse de l’approche des humains et des autres qu’humains, sans complaisance ni paternalisme. Plus encore peut-être, le grand art de ce cinéaste naît de sa capacité à assembler ces différents registres, ces différents rapports au monde, ces différentes formes de film.

Ainsi, Ghost Elephants circule de la fabrication d’un poison mortel à la traversée des
fleuves en portant à bout de bras les motos tout-terrain, des installations sophistiquées de
laboratoires de plusieurs grandes universités américaines au savoir venu du
fond des âges de celles et ceux qui savent exister dans cet environnement. Déployant les volutes spectaculaires, comiques, effrayantes et magnifiques d’un
voyage lui aussi complètement réel et en partie rêvé, le film nous emporte sur la trace d’êtres
vivants qui invoquent l’idée même de la vie.

Ghost Elephants

De Werner Herzog

Avec Steve Boyes

Durée: 1h39

Sortie le 1er juillet 2026


Source:

www.slate.fr

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