Notre série « En toute sobriété » met en avant des solutions locales pour réduire nos consommations et agir face à l’urgence climatique. Dans cet épisode, une mairie a mis en place un véhicule partagé pour favoriser la mobilité, sans polluer.
Réglage du siège, coup d’œil dans le rétroviseur, clé sur le contact. Cécile Capuani ne passe pas son permis : elle vient de récupérer la voiture électrique que les habitants du petit village d’Allons, dans les Alpes-de-Haute-Provence, se partagent à tour de rôle. Son « 4X4 tout pourri » – comme elle le décrit elle-même – prend la poussière sur une place du parking d’à côté, à quelques pas de la mairie. « Quand j’ai le choix, je préfère la voiture électrique, c’est moins cher, plus confortable et on n’a pas le souci de faire le gasoil », sourit-elle en ce mois de juin caniculaire.
Depuis un an et demi, cette Peugeot 208 blanche est devenue l’attraction de cette commune isolée près des gorges du Verdon. « La voiture, ça fait parler dans la vallée ! », sourit Cécile Capuani, fidèle utilisatrice de ce nouveau système d’autopartage, en toute sobriété. « Beaucoup ont du mal à franchir le pas, mais nous, on la prend pour tout, explique cette quadragénaire, mère de trois enfants. Aller faire les courses, aller à un rendez-vous, emmener ma fille tous les mardis après-midi à la danse… » Elle en est convaincue : « Ça rentrera dans les mœurs avec le temps. »
Au bout de la départementale 52, le village d’Allons – 166 habitants l’hiver, le triple l’été – est un point de départ réputé pour randonner dans les montagnes environnantes. Mais y accéder n’est pas chose aisée. Il y a bien une gare qui porte son nom, mais elle est située cinq kilomètres plus bas, sur une voie ferrée hachée par d’interminables travaux. Le seul minibus qui s’aventure jusqu’à ce cul-de-sac est dédié au ramassage scolaire. « Les habitants peuvent le prendre avec leur abonnement de transport, mais il n’y en a que deux par jour, ce n’est pas suffisant », reconnaît le maire, Christophe Iacobbi.
Ce service minimum pourrait même disparaître dans les années à venir. En 2026, seuls six enfants prennent le bus chaque jour pour aller dans les établissements scolaires de Saint-André-les-Alpes, à 12 kilomètres du bourg. « En dessous de cinq, on perd le bus », s’inquiète l’élu. Un désengagement des services publics qui pourrait avoir des conséquences dramatiques pour la vie du village. « Pour accueillir des familles, il faut que nous trouvions de nouvelles solutions de mobilité », alerte le maire, derrière son bureau rempli de dossiers.
Son idée lui est venue d’une autre commune, légèrement plus peuplée qu’Allons… Paris ! « J’ai vu le système Autolib’. Et je me suis demandé : ‘Comment peut-on faire ça à notre échelle ?' », relate l’édile, qui se rend régulièrement dans la capitale. Après quelques recherches sur internet, il trouve un système de partage de voiture électrique qui semble adapté à son territoire peu peuplé et où les habitants sont très attachés au véhicule individuel.
« Le covoiturage ? Ça ne fonctionne pas très bien ici. Surtout avec le développement du télétravail. Un bus ? Ce serait de l’argent gaspillé. »
Christophe Iacobbi, maire d’Allonsà franceinfo
Le principe retenu est simple : la commune achète une voiture électrique et une borne de recharge, et les habitants peuvent réserver le véhicule pour une demi-journée ou une journée, moyennant un prix très attractif – entre 6,5 et 9 euros, auxquels s’ajoutent 6 centimes par kilomètre. Un code unique est transmis pour chaque location, permettant d’ouvrir une boîte avec les clés.
Pour la commune, l’investissement est resté soutenable, moins de 10 000 euros, grâce au soutien massif de l’Etat, via le Fonds vert, qui a pris en charge 80% de l’opération. Reste à payer l’assurance et l’abonnement au service qui gère les réservations et la borne. En 2025, ces charges ont représenté 4 500 euros pour la mairie, contre 1 700 euros de recettes. « L’idée, ce n’est pas d’être rentable, mais de ne pas perdre trop d’argent », reconnaît Christophe Iaccobi. « C’est un service pour la population. »
Sur le papier, la formule paraît simple et accessible. Mais dans le village, l’arrivée de ce nouveau bolide a créé quelques remous. « Les réticences venaient souvent du fait que c’est un véhicule électrique. On me dit : ‘On ne peut pas faire de kilomètres !’ C’est faux, il y a 350 kilomètres d’autonomie et des bornes de recharge rapide partout, maintenant », balaie le maire.
« Avec la guerre au Moyen-Orient et la hausse du coût de l’essence, notre voiture est super rentable ! Beaucoup de gens n’ont pas conscience du vrai coût de leur véhicule. »
Christophe Iacobbi, maire d’Allonsà franceinfo
Au cœur du parc naturel du Verdon, pas question pour lui de mettre en circulation un véhicule thermique de plus. « Le changement climatique, on le vit ici. J’ai connu le village avec deux mètres de neige. On veut participer à la transition écologique », relate l’élu, qui a également installé des panneaux solaires sur la mairie pour alimenter, notamment, la borne du véhicule.
Les habitants peuvent d’ailleurs s’en servir pour recharger leur voiture personnelle. C’est le cas d’Annie, dont le mari a voulu passer à l’électrique. Elle n’est pas convaincue. « On a aussi un 4×4 pour aller dans la nature, les voitures électriques sont trop basses », assure cette habitante, installée depuis 17 ans dans la commune.
D’autres ont fini par passer le cap, comme Eugénie. « On avait un véhicule qui consommait beaucoup. Alors, cette voiture partagée, c’est incroyable et dans un budget raisonnable ! », se félicite-t-elle, avant d’emmener deux de ses enfants au lac. Depuis quelques semaines, le service est même devenu indispensable pour la famille. « Notre voiture est tombée en panne… », explique l’habitante, soulagée de pouvoir compter sur une solution alternative.
Après plus d’un an et demi de tâtonnements et de travail de pédagogie, la voiture du village a finalement trouvé son rythme de croisière. Une trentaine d’habitants sont inscrits au service et le véhicule est réservé presque tous les jours. Un événement, survenu à l’automne dernier, a même permis de mesurer sa popularité : « La voiture a été volée », lâche le maire. « Ça a été un traumatisme pour toute la population. Les habitants disaient : ‘On nous a volé notre voiture !' »
En pleine nuit, le malfrat a ouvert la boîte à clés par effraction, désactivé le GPS et enlevé les stickers collés sur la carrosserie. Mais sa cavale s’est terminée une quinzaine de jours plus tard, à seulement quelques kilomètres du lieu du délit. « Il habitait dans la ville d’à côté et avait simplement remplacé la lettre L de la plaque d’immatriculation par la lettre E avec du scotch noir », souffle l’élu, un brin moqueur. « Je l’appelle le Mozart de la cambriole ! »
Reste que les réparations du véhicule et la remise en service de la borne ont privé les habitants de leur voiture partagée pendant près de deux mois. « Ça a été un vrai manque ! », reconnaît Cécile. La quadragénaire ne se voit plus se passer de ce service dans le village. Elle a même récemment sauté un pas important vers une mobilité plus sobre : « On avait une deuxième voiture, on l’a vendue ! »
Source:
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