AccueilActualitésBlondshell – Violins

Blondshell – Violins

Premier disque de Lizzo en quatre ans, Bitch s’est écoulé à 2 649 exemplaires lors de sa première semaine et n’est même pas entré dans les classements. Cadres et observateurs de l’industrie y voient les conséquences d’une fanbase fragilisée et d’un soutien de label défaillant.

Impossible de nier que Lizzo est une artiste singulière. Après son explosion en 2019, elle a aligné les tubes avec les incontournables « Juice », « About Damn Time » et « Good as Hell », récoltant Grammy et distinctions au passage. Loin de la pop traditionnelle, elle a infusé sa musique de cuivres funky, de grooves hip-hop et même de flûte. Elle surproduisait les bops, mais existait-il un son Lizzo ? Cela dépend du morceau.

Un démarrage catastrophique pour Bitch

Lizzo a commencé à façonner son cinquième album studio, Bitch, il y a environ quatre ans. Le projet a connu plusieurs transformations durant cette période. Il devait initialement s’intituler Love in Real Life, porté par un single du même nom et par le titre disco-pop « Still Bad », tous deux parus l’an dernier. Pendant que Lizzo hésitait encore sur ce que son prochain cycle d’album devait incarner, le grand public de la pop, lui, semblait avoir déjà tranché à son sujet.

Bitch est sorti le 5 juin chez Atlantic Records. Lors de sa première semaine, l’album s’est écoulé à 2 649 exemplaires et a cumulé un peu moins de 2,7 millions d’écoutes à la demande, selon la société de données musicales Luminate. En deuxième semaine, les ventes sont tombées à 650 unités et les écoutes à un peu moins de 900 000. Une chute brutale par rapport à son précédent album, Special (2022), entré directement avec 39 000 exemplaires vendus et 69 000 équivalents-albums, de quoi décrocher une deuxième place au Billboard 200. Bitch a, lui, totalement échappé au classement. Pour la plupart des artistes pop, le temps presse, et pourtant sa brève absence n’explique pas entièrement une chute aussi abrupte. Alors, quoi ?

« Elle n’a jamais eu de vrai noyau de fans »

« Je pense que la principale raison, c’est qu’elle n’a jamais eu de fanbase solide », confie à Rolling Stone un ancien cadre dirigeant de label, sous couvert d’anonymat. « C’était une artiste très portée par les chansons et les tubes radio, sans noyau dur de fans, et c’est précisément ce qu’il faut aujourd’hui pour durer. » Lizzo a elle-même envisagé cette hypothèse. Plus tôt ce mois-ci, elle attribuait à l’évolution du mode de consommation de la musique le rétrécissement de son audience. « L’industrie a tellement changé ces trois dernières années. Le streaming a remplacé la radio, et j’étais une chouchoute des ondes », écrivait-elle sur X. « C’est comme ça que mes fans ont découvert ma musique. »

Le dernier tube de Lizzo au Hot 100, « Special », en featuring avec SZA, est resté dix semaines au classement en 2023. S’il a culminé à la 52e place, il a atteint la 19e du classement Radio Songs et la 15e du Pop Airplay. Le succès de Special avait été largement porté par les singles « About Damn Time » et « 2 Be Loved (Am I Ready) ».

« Je parle comme un manager, mais pour moi tout ça, c’est du flan », réagit auprès de Rolling Stone le spécialiste de l’industrie Ray Daniels, à propos de la mise en cause du streaming. « Si tu sais que l’industrie change, tu devrais prévenir tes fans à l’avance. Pourquoi ne pas leur demander de réclamer ta chanson à la radio ? Ce sont tes fans, ils feront ce que tu leur demandes. » Reste un autre facteur : la confiance entre Lizzo et son public s’est profondément fissurée ces dernières années.

Un lien de confiance brisé

Dans son message, Lizzo a également reconnu « l’attaque très visible et publique contre ma carrière » qui a en grande partie retourné l’opinion contre elle. En 2023, d’anciennes danseuses l’ont accusée de harcèlement sexuel, de création d’un environnement de travail hostile et de grossophobie, dans une plainte toujours pas réglée. Le mois dernier, Lizzo s’est confiée à Gayle King dans l’émission CBS Mornings, affirmant qu’elle préférait se préparer au procès plutôt que d’opter pour un arrangement de facilité. « Je n’ai pas peur de la vérité, a-t-elle ajouté. La vérité est moins sulfureuse que les gros titres. »

« Une grande partie de son image, c’était l’outsider très sûre d’elle, « je suis qui je suis », « je soutiens tout le monde », le body positivisme », poursuit l’ancien cadre dirigeant. « Et quand on vous demande des comptes pour le mauvais traitement de ce que vous présentiez justement comme votre image de marque, les fans ne veulent plus vous voir gagner, et ils vous abandonnent. »

Dans les trois années séparant Special de Bitch, Lizzo s’est préparée à un net déclin de l’intérêt du public en créant une musique aux marges de ce pour quoi on la connaissait. La mixtape My Face Hurts From Smiling (2025) puisait des prods chez son collaborateur de longue date Ricky Reed et chez Zaytoven, pour sa première incursion dans le rap depuis longtemps. Son premier album, Lizzobangers (2013), affirmait déjà son intérêt pour le hip-hop ; mais la plupart des auditeurs qui l’ont découverte avec Cuz I Love You en 2019 ignoraient ce projet, retiré des plateformes de streaming pendant un an le temps de sa campagne pour les Grammy Awards 2020.

« Cette mixtape, c’est genre : « Je vais juste le dire. J’en ai rien à foutre. Voilà » : « J’ai été grosse, j’ai été mince / Les meufs me calculent toujours pas » », confiait Lizzo à Rolling Stone l’an dernier. « Je ne pense pas que ça aurait pu figurer sur une chanson de Lizzo. J’aurais eu bien trop peur de mettre ça dans un titre comme « About Damn Time » ou « Juice ». » Bitch, bien que conçu avec Reed en parallèle de My Face Hurts From Smiling, penche davantage vers la pop et le R&B, avec des paroles peut-être édulcorées par souci d’acceptabilité.

Quand le label « fait semblant »

« Musicalement, je ne sais pas ce qu’elle a fabriqué », confie à Rolling Stone un autre cadre chevronné de l’industrie. « Je suppose qu’elle ne fait plus les disques comme avant, ceux qui résonnaient comme les précédents, parce qu’ils étaient très accrocheurs et formatés, des morceaux pop façon doo-wop avec un langage de meme effronté. » Dans sa chronique de l’album, Rolling Stone écrivait que « Bitch regorge de recettes éculées et d’appels cyniques à l’algorithme du streaming ».

Jusqu’ici, ni la radio ni le streaming ne se sont emparés de l’un des trois singles de Bitch — « Don’t Make Me Love U », paru en mars, suivi du titre éponyme « Bitch » (qui interpole la chanson homonyme de Meredith Brooks de 1997) en mai, puis « Sexy Ladies », sorti une semaine après l’album. Fruit d’une collaboration avec le groupe de Washington UCB, « Sexy Ladies » est le single le plus susceptible de devenir un tube. Conçu avec le regretté producteur Tay Keith, mort la semaine dernière à 29 ans, c’est une ode à l’été dans le Sud, au potentiel mondial.

Le hic, c’est que la portée a un coût. Il fut un temps où les labels payaient une fortune pour promouvoir une chanson à la radio, garantissant une exposition qui menait à d’autres sources de revenus — ventes d’albums, billets de concert ou merchandising. Aujourd’hui, le coût d’une exposition massive est plus abordable, mais est-il sincère lorsqu’on inonde les réseaux sociaux d’un enthousiasme feint ? C’est là qu’interviennent les budgets, et les majors d’aujourd’hui doivent être réalistes quant à leurs rosters. Selon le cadre chevronné : « Ils vont faire le service minimum, lui offrir un lancement qui donne l’impression qu’ils dépensent quelque chose, mais c’est ultra-fade, sans doute peu soutenu. Et si ça marche, tant mieux. Parce que c’est ce qui s’est passé la dernière fois. » (Les représentants de Lizzo n’ont pas répondu à la demande de commentaire de Rolling Stone.)

Lizzo a signé chez Atlantic Records en 2016, trois ans avant que « Truth Hurts » n’apparaisse dans le film Netflix Someone Great et ne devienne viral sur TikTok — qui n’émergeait alors vraiment comme une force de l’industrie musicale qu’un an après son changement de nom, de Musical.ly à TikTok. À ce jour, « Truth Hurts » a été streamé plus d’un milliard de fois sur Spotify. « Son explosion, c’était un coup de chance, poursuit le cadre chevronné. Personne n’a investi des millions de dollars sur elle. » (À noter que l’équipe dirigeante qui a signé Lizzo chez le label de Warner a changé ; Atlantic est désormais dirigé par Elliot Grainge, fils de Sir Lucian Grainge, patron d’Universal Music Group et concurrent direct — monnaie courante dans une industrie musicale qui favorise les nepo.)

Lizzo a tiré le meilleur de ce moment. Elle a fait ses débuts au Saturday Night Live en décembre 2019 et, quelques mois plus tard à peine, remportait le Grammy de la meilleure performance pop solo pour « Truth Hurts » et celui du meilleur album urban contemporary pour Cuz I Love You. Elle a entretenu la dynamique avec « About Damn Time », sacré enregistrement de l’année en 2023. « Elle est en position d’avoir bien plus de succès que beaucoup d’artistes, donc c’est déconcertant, juge le cadre chevronné. Mais ça révèle aussi une réalité classique des dessous de l’industrie : la musique ne se soucie absolument pas de ses artistes installés. Si tu décroches, tu n’es plus rien pour ton label, ni pour personne. »

Un avenir pas si bouché ?

En mai, Lizzo a pris en main la promotion de Bitch. « Mon label ne veut pas afficher de posters, alors je vais le faire moi-même », déclarait-elle dans une vidéo la montrant en train de coller du matériel promo en solo. « Tu as 26,4 millions de personnes qui te suivent sur TikTok et 11,2 millions sur Instagram, des gens à qui tu peux parler d’une simple pression sur un bouton, et tu blâmes encore le label, lance Daniels. Tu veux dire qu’au lieu de parler de ta musique à tes fans, tu leur parles de la façon dont le label ne promeut pas ta musique ? »

Il n’est pas rare que les labels considèrent une fanbase existante comme un préalable avant de s’intéresser à un artiste. Cela limite leur risque et conforte leurs investissements. Mais sans preuve d’un potentiel d’écoutes et de ventes, ils doivent accepter de prendre le pari. La plupart s’y refusent. « C’est très politique et très lié à l’endroit où va l’argent. Partout, c’est comme ça. C’est une histoire d’argent et de pouvoir derrière un artiste, conclut le cadre chevronné. C’est pour ça que les artistes adoraient Clive Davis et Jimmy Iovine : ils auraient pris une Lizzo et l’auraient soutenue même quand ça n’allait pas fort. »

Durant l’été de Special, Sam Smith décrochait avec Kim Petras, sur « Unholy », l’un de ses plus gros tubes depuis des années. Cette année, Zara Larsson a réalisé la percée qu’elle travaillait depuis une décennie, portée notamment par une esthétique visuelle éclatante et reconnaissable et par des tubes juste assez accrocheurs pour s’imposer. Vu la nature de la pop en 2026, il serait imprudent d’écarter un retour pour quasiment n’importe quel artiste. « Je pense qu’il y a toujours de l’espoir pour chaque artiste. Un tube guérit tout, estime le cadre chevronné. Mais ça peut prendre des années, ou ne jamais arriver. »

Où Lizzo va-t-elle à partir de là ? « Je ne pense pas du tout qu’elle soit finie, conclut Daniels. C’est juste un moment pour lui rappeler qu’elle a encore du travail. »

Par Larisha Paul

Traduit par la rédaction.


Source:

www.rollingstone.fr

Articles similaires

Annonce publicitairespot_img