Cette semaine, Alain Finkielkraut reçoit la philosophe Bérénice Levet et l’historienne Annette Becker, éditrice, avec Étienne Bloch, de Marc Bloch. L’Histoire, la Guerre, la Résistance (Gallimard, Quarto, 2006).
Immense historien, soldat de la Première Guerre mondiale, résistant fusillé par la Gestapo en 1944, Marc Bloch est, avec son épouse Simonne, entré au Panthéon mardi 23 juin 2026. Cette panthéonisation a suscité un rare consensus politique, mais aussi des interrogations sur les usages contemporains de son œuvre. Que retenir aujourd’hui de L’Étrange Défaite (1946) ? Quel républicain, quel patriote, quel historien était Marc Bloch ? Et que peut encore nous apprendre sa pensée sur notre rapport à l’histoire, à la vérité et à la transmission ?
Marc Bloch ou la continuité historique d’une nation
« Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France… » Pour Annette Becker, cette célèbre phrase de L’Étrange Défaite est indissociable d’une conviction profonde de Marc Bloch : « La France, c’est la République, (…) mais la France, c’est plus que la République, (…) la France a des racines profondes ». Elle rappelle que cette réflexion apparaît dès 1917 avant d’être reprise en 1940, au moment où l’historien entreprend ce qu’elle considère comme son « premier acte de résistance ». Son attachement à la République ne l’empêche jamais d’inscrire la nation dans une histoire beaucoup plus longue.
Bérénice Levet voit dans cette formule l’expression du « sens de la continuité historique » et « l’inquiétude pour cette continuité historique » qui anime toute l’œuvre de Marc Bloch. « La France de Marc Bloch ne commence pas en 1789 », souligne-t-elle. Selon elle, cette citation de L’Étrange Défaite montre qu’un peuple se construit autant par ses héritages que par ses principes : « Ce qui cimente un peuple, ce ne sont pas simplement des valeurs (…), mais ce sont effectivement des souvenirs ». Elle rappelle ainsi que la France est « aussi bien faite par la monarchie, le christianisme et la Révolution française ».

Voir le réel tel qu’il est
Dans L’Étrange Défaite, Marc Bloch ne dénonce pas seulement les erreurs stratégiques de 1940 : il met en cause l’incapacité des élites à regarder le réel en face. Ancien combattant de la Première Guerre mondiale, il refuse les illusions d’un pacifisme devenu aveugle et reconnaît sa propre part de responsabilité dans cet échec collectif. « Nous pensions en retard », écrit-il, selon la formule rappelée par Annette Becker.
Pour Bérénice Levet, cette exigence intellectuelle fait toute l’actualité de Marc Bloch. « La cible première de Marc Bloch, c’est le refus de simplement voir ce qui est », explique-t-elle. Elle rapproche cette attitude de celle d’Hannah Arendt : tous deux refusent « des formules toutes faites, des slogans » qui empêchent de comprendre « le réel dans ce qu’il a de nouveau, d’inédit ». L’historien invite ainsi à penser les événements dans leur singularité plutôt qu’à les enfermer dans des catégories héritées du passé.

Lire Marc Bloch plutôt que l’instrumentaliser
L’entrée de Marc Bloch au Panthéon rappelle combien son œuvre continue d’être revendiquée par des sensibilités politiques très différentes. Annette Becker met en garde contre ces appropriations « à droite comme à gauche » et insiste sur une exigence : avant toute chose, il faut « lire Bloch ». Elle rappelle aussi la devise qu’il avait choisie pour lui-même : « Il chérissait la vérité ».
Cette exigence de vérité éclaire également son travail d’historien. Dès 1921, dans sa réflexion sur les fausses nouvelles, Marc Bloch montre qu' »une fausse nouvelle ne peut naître que s’il y a un terreau qui prédispose », rappelle Annette Becker. Pour Bérénice Levet, cette vigilance s’accompagne d’une critique de « la léthargie intellectuelle » et d’élites « qui ne lisent plus ». Un siècle plus tard, ses analyses trouvent un écho particulier face à la circulation des fausses informations et aux nouvelles formes de manipulationOuverture dans un nouvel onglet de l’opinion.

Sources bibliographiques
Marc Bloch, L’Étrange Défaite, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1990 (1re éd. 1946).Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Gallimard, coll. « Quarto », 2006.Mona Ozouf, Jules Ferry. La liberté et la tradition, Gallimard, 2014.Florian Mazel et Yann Potin (dir.), Marc Bloch. L’histoire en résistance, Seuil, 2026.
La semaine prochaine, Alain Finkielkraut recevra Eugénie Bastié et Frédéric Martel, dans une émission intitulée « L’Occident et ses ennemis ».
Source:
www.radiofrance.fr


