Qui a dit qu’il n’y avait pas de rôles intéressants pour les femmes au cinéma passés 50 ans ?
« Seuls les rebelles », de Danielle Arbid
Certainement pas Hiam Abbass, à qui la cinéaste libanaise Danielle Arbid a dans son nouveau film offert celui, magnifique, d’une veuve sexagénaire découvrant l’amour dans les bras d’un jeune homme de moins de la moitié de son âge. Si vous rajoutez que l’une est palestinienne et chrétienne, l’autre soudanais et musulman, et que le tout se passe dans un Beyrouth réinventé par la force des choses, comme une illusion qui est aussi une déclaration d’amour à un pays au bord du gouffre, vous aurez une idée de ce mélodrame fassbindérien, humble et subversif qu’est Seuls les rebellesOuverture dans un nouvel onglet, dont vient nous parler Danielle Arbid.
« Dans ce film, je pose un regard acide sur la société libanaise, mais je ne la condamne pas. Je montre à travers cette histoire d’amour qu’il y a une force de résistance dans ce pays qui vit des violences et se violente lui-même, et rend un hommage au métissage de cette société. A l’origine, il devait être un peu expérimental, car je travaille à la frontière des genres du cinéma et de la vidéo, je fais de la photographie, des séries ; mon travail est en soi un métissage de manières de faire. J’avais envie au regard du petit budget dont je disposais de lui donner une forme en partie documentaire, en partie de fiction pour mettre en scène cette histoire d’amour pure, humble, naïve quelque part qui peut confronter une société qui vit des drames et surtout montrer comment la violence de cette société peut contaminer cet amour. »
Ce film qui devait initialement se tourner à Beyrouth n’a pu l’être en raison des bombardements de l’armée israélienne sur le Liban. Cette contrainte, la cinéaste l’a retournée en acte de création : « Je voulais documenter le Liban, presque l’archiver avant qu’il ne disparaisse. C’était une idée de survie : je voulais sauver les images de ce pays, sauver les décors que j’avais écrit dans le scénario. Une équipe sur place à Beyrouth a donc filmé décor par décor, mur par mur, et nous avons rétroprojeté ces images sur deux écrans dans un studio en banlieue parisienne pour les acteurs, selon le vieux système de trucage au cinéma de la transparence. Ça a été un véritable défi de tourner un fim entier à partir de ce procédé. «

« Ce film est une illusion. C’est une déclaration d’amour » lit-on sur un carton au début de Seul les rebelles : à un Liban qui n’existe plus, voire n’a jamais existé. « Je plaide la naïveté dans l’absolu, et j’adore croire à cette histoire. Je m’adresse aux spectateurs qui peuvent croire, non pas en touchant, mais à l’aveugle : croire qu’il s’agit du Liban alors qu’on a tourné dans un studio en France, et croire à l’illusion de l’amour entre ces deux personnages dont les situations respectives font qu’ils ne sont pas pas censés éprouver ce sentiment si fort et s’y abandonner. »
Seuls les rebelles est à voir en salles depuis mercredi
« L’Aventure rêvée », de Valeska Grisebach
Autre rôle magnifique, celui que l’Allemande Valeska Grisebach a offert à une inconnue, Yana Radeva, qui armée de son seul sourire arpente ce territoire interlope aux confins de l’Europe. Présenté cette année au Festival de Cannes, L’Aventure rêvéeOuverture dans un nouvel onglet en est reparti avec le prix du Jury. On avait découverte la cinéaste en 2006 avec Désir(s), et on avait beaucoup aimé en 2017 son Western. C’est sur le territoire où elle avait tourné ce dernier film qu’elle est retournée : en Bulgarie, sur ce poste-frontière avec la Turquie et la Grèce qui est le plus fréquenté au monde, et où fleurissent toutes sortes de trafics, en particulier d’êtres humains.
ouvrir crédits photoCe territoire mafieux est exploré par une femme, un personnage d’abord secondaire, une archéologue au passé trouble, mais qui au bout de presque une heure, et après avoir longuement observé l’action en marge, va prendre la première place du récit, dans une très fine réflexion sur la place des femmes dans les films de genre : « Je pense que le film d’aventure, le western, ces genres cinématographiques très masculins, nous disent beaucoup sur la construction des sociétés, notamment sur la question du genre. J’ai grandi avec ces films, j’en ai vu beaucoup avec mon père, je m’y sens chez moi. Et en tant que femme adulte, c’était très intéressant de les redécouvrir, car jeune fille, je m’étais identifiée à ces héros masculins, mais j’en étais exclue. Comment est-ce que moi aujourd’hui, je regarde ces récits ? Quelle place j’y trouve ? Pendant le tournage, j’avais toujours cette image en tête : un décor que l’on connaît bien et dans lequel on sait pertinemment quel rôle attend tel ou tel personnage. Et c’est comme si, en fait, nous avions dans ce décor, à l’arrière, une femme qui s’immisçait et regardait toute cette scène comme un voyeur. Tout à coup, elle entre et les lumières se braquent sur elle. Cette question du regard, elle m’intéresse en premier lieu. »
L’Aventure rêvée sortira en salles le 15 juillet.
Le journal du cinéma
Les annonces de Plan Large
Et pour les amateurs de cinéma allemand, on vous recommande cet été un autre excellent film signé par une réalisatrice : Home Stories, d’Eva Trobisch, qui revient sur la fracture jamais refermée entre Allemagnes de l’Est et de l’Ouest. Ce sera en salles le 29 juillet.
Pour soulager vos budgets fraîcheur, on vous rappelle que la Fête du CinémaOuverture dans un nouvel onglet, c’est à partir de demain et jusqu’au 1er juillet, 5 euros par séance dans toute la France !
Avec elle, le cinéma était toujours à la fête. Nous avons appris avec grande tristesse la disparition mercredi, à l’âge de 78 ans, de la grande Geneviève Troussier, exploitante historique du Café des ImagesOuverture dans un nouvel onglet, à Hérouville-Saint-Clair. Pilier du Groupement National des Cinémas de Recherche, longtemps présidente des Enfants de cinéma, sans qui il n’y aurait pas eu le dispositif Ecole et cinéma.
On ne doute pas que le FEMA, le Festival La Rochelle CinémaOuverture dans un nouvel onglet, lui rendra tout particulièrement hommage. Sa 54e édition a commencé hier et se poursuivra jusqu’au 4 juillet. On y croise le cinéma de Youssef Chahine ou de Cristian Mungiu avec celui de Nanni Moretti, Diane Keaton dialogue en images avec Javier Bardem, on y fait comme toujours plein de découvertes, et Plan Large y sera la semaine prochaine pour vous parler de Jacques Tati, vous faire rencontrer le Norvégien Dag Johan Haugerud, et vous envahir par les Gremlins.
On signale enfin en salles la réédition en copie restaurée du classique de John Carpenter, New York 1997Ouverture dans un nouvel onglet.
La chronique de Mathieu Macheret : La Colline a des yeux, de Wes Craven
Il vaut mieux ne pas tomber en panne dans le désert du Nouveau-Mexique, car autour de vous, la colline a des yeux, ceux de cannibales mal peignés prêts à s’emparer de vous, et de votre progéniture, pour garnir leur garde-manger. Avant Scream, avant Les Griffes de la nuit et son tranchant Freddy Krueger, la première gloire de Wes Craven, 5 ans après un déjà culte La dernière maison sur la gauche (un film interdit à sa sortie un peu partout dans le monde), fut, dans la foulée du Délivrance de John Boorman et du Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, d’apporter sa pierre au genre du survival, ce sous-genre du cinéma horrifique qui voit des privilégiés, des WASP, se faire décimer par les oubliés du système chez qui ils ont malencontreusement pénétré. Près de 50 ans après, tremble-t-on toujours autant devant La Colline a des yeux ?
« Ce film est devenu un petit classique de l’essor horrifique de la fin des années 1970 et ce prestige aurait dû le dévitaliser depuis longtemps. Mais il y a un type d’effroi inaltérable que suscite ce second long-métrage signé par Wes Craven : celui lié à la précarité même de ses moyens. Le film témoigne d’une stratégie de la débrouille par laquelle toute une génération de cinéastes a éclot : 320 000$ de budget, 5 semaines de tournage dans le désert, un équipe de 12 personnes dont certains propulsés dans les rôles des vilains anthropophages. »
ouvrir crédits photo« La Colline a des yeux s’avère ainsi d’autant plus malaisant qu’il convertit ingénieusement son manque de moyens en un traitement « sale », simili-documentaire, frayant par moments avec le grotesque. Ce qui inquiète dès les premières images, c’est le gros grain de la pellicule 16mm qui rencontre la décrépitude et l’abandon des lieux : une dernière station-service avant le désert, soit le dernier arrière-poste de la civilisation occidentale avant la sauvagerie. Le trajet qu’accomplit une famille d’Américains moyens sur cette route perdue qui doit la conduire en Californie, c’est un voyage non seulement au cœur du pays, mais à rebours du temps. Tombés en panne, les Carter seront assaillis par une bande de dégénérés troglodytes qui habitent le mont chauve et désolé qui s’élève à proximité. Là où la chose sort du simple survival horrifique, c’est que le petit clan d’anthropophages est organisé sur le même modèle patriarcal que ceux qui leur servent de proies. Craven orchestre donc la rencontre de deux familles, dont l’une est le négatif ou le reflet renversé de l’autre. Dans la barbarie des cinglés des montagnes, l’on peut voir bien des choses : mouvement hippie au stade terminal, pans de populations abandonné par l’État social, reflet d’une Amérique primitive de chasseurs-cueilleurs qui n’en seraient pas passés par le stade de la civilisation. Quoi qu’il en soit, les Carter auront à faire au retour du refoulé à travers leurs doubles monstrueux… »Ouverture dans un nouvel onglet
La Colline a des yeuxOuverture dans un nouvel onglet, de Wes Craven, est en édition prestige limitée, Blu-ray et 4K UHD chez Carlotta, avec aussi le plus dispensable La Colline a des yeux 2, foultitude de boni et un livre de Marc Toullec.
Extraits sonores
Extraits de Seuls les rebelles, de Danielle Arbid (2026)Sawfa nabqa houna par Bachar Mar-Khalife (dans la BO de Seuls les rebelles)Extraits de L’Aventure rêvée, de Valeska Grisebach (2026)Free par Ultra Naté (dans la BO de L’Aventure rêvée)Extraits de La Colline a des yeux, de Wes Craven (1977)musique originale de La Colline a des yeux
Source:
www.radiofrance.fr


