
Alors que la France suffoque, le gouvernement de Sébastien Lecornu est accusé de ne pas avoir suffisamment préparé le pays à ces vagues de chaleur. Une critique récurrente qui vise tous les exécutifs depuis la tragédie de 2003.
« Impréparation totale », « gouvernements irresponsables »… Coup de chaud pour l’exécutif, attaqué par les députés de tous bords, mardi 23 juin, lors de la séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale. Tandis que la France a connu mercredi sa journée la plus chaude jamais enregistrée, les oppositions dénoncent l’inaction des gouvernements successifs en matière d’adaptation aux épisodes caniculaires.
Faute de pouvoir accueillir convenablement les élèves, des centaines d’écoles et de collèges ont fermé dès lundi, après le report de plusieurs épreuves du bac, tandis que le trafic ferroviaire était perturbé, les rails étant en surchauffe. Mercredi, des dizaines de milliers de logements ont été privés d’électricité, en raison d’incidents techniques causés par la chaleur et une centrale nucléaire est à l’arrêt dans le Tarn-et-Garonne. L’action « des pouvoirs en place, depuis dix ans » n’a pas été « suffisante » dans le domaine de l’adaptation au réchauffement climatique, a reconnu Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, sur France Inter.
Après l’électrochoc de la canicule de 2003, les pouvoirs publics avaient pourtant promis de prendre le sujet à bras-le-corps. Il y a vingt-trois ans, la France connaît la vague de chaleur la plus meurtrière de son histoire, avec plus de 19 000 décès selon un rapport des autorités publié en 2007. Les pouvoirs publics priorisent alors le système d’anticipation des canicules et la prévention.
En 2004, le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin présente le tout premier plan canicule de la France, raconte Le Monde. Il prévoit un dispositif spécial durant l’été, avec une veille de Météo-France et de l’Institut de veille sanitaire pour alerter rapidement les pouvoirs publics en cas de pic à venir. Les préfets peuvent alors déclencher des plans spécifiques dans les hôpitaux, les services de secours ou les maisons de retraite.
« La lutte contre les effets de la canicule, c’est d’abord la prévention », affirme le président Jacques Chirac, à l’été 2006, lors d’un nouvel épisode de chaleur. En vingt ans, ce système d’alerte s’est étoffé de nombreuses campagnes de communication à destination du grand public et d’un numéro vert dédié. Avec des résultats : selon Santé publique France, le plan canicule français fait partie des plus efficaces, d’après une évaluation menée dans 14 pays européens.
« La mise en place du plan canicule a réduit la fraction de mortalité attribuable à la chaleur de l’ordre de 25%, ce qui représente 4 280 décès évités entre 2005 et 2016. »
Santé publique Franceà franceinfo
En deux décennies, la surmortalité liée aux canicules n’a pas connu de pics aussi élevés que lors de la canicule de 2003. De 2017 à 2025, « 11 700 décès sont attribuables à une exposition de la population à la chaleur durant les canicules et près de 40 000 pour l’ensemble de la période de surveillance. Ainsi, près de 30% des décès attribuables à la chaleur concernent les canicules qui représentent seulement 4% des jours de la période de surveillance », écrit Santé publique France.
Dès 2004, l’Etat priorise aussi les établissements accueillant des personnes âgées, principales victimes de cette vague de chaleur. Une loi crée un registre des personnes à risques et débloque une enveloppe de 20 millions d’euros pour que chaque Ehpad dispose d’une pièce climatisée. Elle instaure aussi une journée nationale de solidarité, pour financer la prise en charge des seniors et des personnes handicapées, mais pas uniquement en temps de canicule.
Rendu obligatoire en 2005, un plan bleu permet d’organiser la gestion de crise dans les Ehpad. Un atout, mais « la présence d’une seule pièce rafraîchie ne suffit plus pour garantir le repos nocturne des personnes âgées », regrette cependant la Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées, dans un communiqué, en juin 2026, alors que « 91% des chambres individuelles ne sont pas climatisées ».
Cet exemple des Ehpad illustre des avancées pour certaines populations, contrecarrées par des manques persistants dans l’adaptation globale aux très fortes chaleurs. Dans un rapport publié lundi 22 juin, l’association Conséquences montre que les mesures prises après la canicule de 2003 sont insuffisantes. « On est largement en retard sur ce qu’on aurait dû mettre en place, sur les infrastructures et les budgets, mais aussi sur la formation des professionnels et de la population générale », déplore Paquito Bernard, chercheur à l’Inserm, qui a participé à l’étude.
« Quelle est la place réservée à informer et former le personnel médical et paramédical pour identifier les symptômes des coups de chaleur ? »
Paquito Bernard, chercheur à l’Insermà franceinfo
Mais après la canicule de 2003, le sujet est resté très peu présent dans les agendas politiques sous Nicolas Sarkozy, puis sous François Hollande ou Emmanuel Macron. Nulle trace de cette thématique dans les programmes des candidats élus à l’Elysée, ni en 2007, ni en 2012, ni en 2017 et 2022, les campagnes présidentielles se déroulant au printemps.
Pendant ce temps, pour de nombreux secteurs, comme les établissements scolaires, l’adaptation prend du retard. En 2023, l’exécutif a lancé un grand plan pour rénover entre 40 000 et 44 000 écoles en dix ans via des prêts, des financements et des aides spécifiques. Mais la baisse de dotation du fonds vert a compliqué les choses. Cette enveloppe destinée aux élus locaux pour des travaux en matière de transition écologique est passée de 2,4 milliards d’euros en 2024 à 837 millions d’euros en 2026, dont près de 20% sont actuellement gelés pour des raisons budgétaires.
Aujourd’hui, selon l’expert en rénovation des bâtiments publics Guillaume Perrin, « 80% des écoles ne sont pas équipées pour résister aux vagues de chaleur actuelles », estime-t-il dans des propos rapportés par l’Association des maires de France. Environ 3 500 établissements scolaires ont dû fermer jeudi à cause de la chaleur et 10 000 autres ont aménagé leurs horaires, selon le ministre de l’Education nationale, Edouard Geffray, sur France 2.
« Il y a une particularité dans les écoles : elles ont été conçues pour être utilisées de septembre à fin juin et avant, les canicules n’arrivaient pas sur le temps scolaire », explique Sakina Pen Point, directrice de projets Adaptation des bâtiments au changement climatique au Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema). « Ce phénomène est nouveau et on observe pour la deuxième fois que les écoles ferment, ce qui va provoquer un sursaut de conscience de la part des gestionnaires », espère-t-elle.
En ce qui concerne le parc de logements particuliers, les avancées ont été timides. Il a fallu attendre 2020 pour qu’une nouvelle norme (la RE2020) impose pour la première fois à tous les bâtiments neufs, privés comme publics, de respecter un objectif de « confort d’été » pour « garantir aux habitants que leur logement sera adapté en cas de forte chaleur ». Mais la rénovation du parc immobilier existant reste un immense chantier.
« La politique d’adaptation au changement climatique a peu investi le parc de logements existants », relevait la Cour des comptes dans son rapport annuel de 2024. Elle notait aussi que les dispositifs d’aides mis en place par l’Etat, comme MaPrimeRénov’, « ne contribuent que marginalement au confort d’été », car « les trois quarts des dossiers subventionnés ont concerné le changement de mode de chauffage ».
L’accent a surtout été mis sur le confort d’hiver, pour faire baisser les factures d’énergies et lutter contre le gaspillage énergétique. Cette dynamique ne semble évoluer que très récemment. « La question du confort d’été devra systématiquement figurer dans le cahier des charges » pour décrocher une subvention, a déclaré le ministre du Logement, Vincent Jeanbrun, dans un entretien au Monde, le 23 juin.
Selon lui, en 2025, « 30% des dossiers [MaPrimeRénov’] intègrent un geste de confort d’été, dont 14 000 climatisations réversibles ». Dans le même temps, son ministère est très critiqué pour présenter un projet de loi réautorisant la location de passoires thermiques. Une mesure dénoncée par l’ONG Greenpeace, « alors que les Français et les Françaises suffoquent dans des bouilloires thermiques ». L’association déplore « une succession de gouvernements coupables d’inaction climatique ».
L’inadaptation face aux fortes chaleurs concerne aussi les transports, ce que concède le gouvernement. « Il y a énormément de choses à faire, il faut revoir tous nos réseaux urbains, nos réseaux d’eau, nos réseaux SNCF », a listé Monique Barbut sur France Inter. Des projets « qu’on va faire ni en cinq ans, ni en dix ans, mais il faut les inscrire dans la durée ». Les transports du quotidien sont aussi perturbés, avec de nombreux retards sur les lignes franciliennes, par exemple, symboles d’un réseau de la RATP insuffisamment préparé.
Plus globalement, « on n’est pas prêts », souffle le chercheur Paquito Bernard. « Ce que la canicule montre, c’est que quand le climat change, tout change », ajoute Alexandre Florentin, cofondateur du mouvement citoyen Demain 50°C. « On ne pourra pas tout adapter et on ne pourra s’adapter à n’importe quel changement climatique. Si la canicule durait quatre semaines avec des pics à 50°C, on n’y arriverait pas avec notre organisation actuelle. On entre alors dans des organisations de type guerre », estime l’ancien membre de la majorité socialiste d’Anne Hidalgo à Paris.
Le risque supplémentaire est de voir la question de l’adaptation au changement climatique oubliée sitôt les températures redescendues. Mais le sujet reviendra immanquablement, de manière plus fréquente et plus intense, avec l’aggravation du réchauffement climatique. « L’été qu’on vit est la nouvelle norme, c’est ça qui n’est pas compris par les décideurs depuis une vingtaine d’années », fustige le chercheur Paquito Bernard.
Les fortes chaleurs peuvent être dangereuses pour la santé, en particulier pour les personnes vulnérables. Le gouvernement a activé le 18 juin 2026 le numéro vert « Canicule info service » : 0800 06 66 66, joignable de 9 heures à 19 heures (appel gratuit). En cas de besoin d’une prise en charge ne relevant pas d’une urgence vitale, le ministère de la Santé recommande d’appeler prioritairement son médecin traitant, puis de recourir à une alternative à proximité, en consultant par exemple la carte des lieux de soins sur Sante.fr (accessible en anglais). Enfin, en cas de doute, d’appeler le 15.
Source:
www.franceinfo.fr


