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«Une aspiration à couper et à se déconnecter»: la randonnée sort des sentiers battus

L’été est arrivé et, avec les beaux jours, l’envie de repartir sur les sentiers surgit. La randonnée, reconnue comme l’activité physique préférée des Français, n’a jamais autant séduit. Selon la dernière étude sur les pratiques de la marche à pied, publiée en janvier par la Fédération française de la randonnée pédestre (FFRandonnée), 62% des Français ont effectué au moins une randonnée (un parcours pédestre arpenté en plus de quatre heures, selon la définition de la fédération) au cours des douze mois de l’année 2025, soit près de 30 millions de personnes. Un bond de 10% et 3 millions de pratiquants par rapport à 2021.

Si la marche à pied connaît aujourd’hui un engouement particulier, son histoire raconte autre chose. Les premiers randonneurs étaient d’abord «méprisés et rejetés par les alpinistes, mais aussi par les tenants de la marche sportive qui se développe spectaculairement à la fin du XIXe siècle», retrace Antoine de Baecque, historien et critique de cinéma, dans son essai Une histoire de la marche, publié en 2016 aux éditions Perrin. L’ouvrage rappelle que les pratiquants commencent à tracer, baliser et entretenir les chemins dès les années 1830, notamment dans la forêt de Fontainebleau (Seine-et-Marne).

Pour Grégory Quin, historien et enseignant-chercheur à l’Institut des sciences du sport de l’université de Lausanne (Suisse), l’un des jalons marquants de la randonnée moderne en Occident reste la publication des Rêveries du promeneur solitaire, de Jean-Jacques Rousseau, en 1782. «Dès lors, il ressort que la marche peut avoir un bénéfice pour l’âme», rapporte-t-il. Il faudra toutefois attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que cette activité soit reconnue comme une pratique sportive.

«Pour randonner, il faut disposer de temps libre, poursuit Grégory Quin. La libération progressive du temps de travail au profit des loisirs a d’abord profité aux classes bourgeoises. Au XXe siècle, la pratique se démocratise, notamment autour des grands massifs alpins.» L’essor d’une première version soft de l’alpinisme accompagne alors le développement du tourisme de montagne.

Depuis le Covid-19, on marche de plus en plus

Plus récemment, la pandémie de Covid-19 a donné un véritable coup de fouet à la discipline. Dans son baromètre national des pratiques sportives 2022, l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep) relevait une hausse de la pratique sportive régulière, largement portée par la marche à pied et la randonnée. 58% des femmes déclaraient randonner au moins une fois par semaine (+7 points en quatre ans), tout comme 62% des hommes (contre 57% en 2018).

Une dynamique également observée par les chercheurs. «À l’été 2020, les restrictions sanitaires ont conduit de nombreux vacanciers à privilégier des destinations nationales, étaye Grégory Quin. L’arc alpin a alors connu un afflux inédit de visiteurs, notamment des jeunes adultes qui trouvaient jusqu’alors la montagne un peu ennuyeuse.»

«Nous observons depuis 2021 un intérêt marqué pour l’itinérance. Le longe-côte gagne aussi du terrain.»

Frédéric Montoya, président de la Fédération française de la randonnée pédestre

Laura, juriste de 30 ans établie à Strasbourg (Bas-Rhin), en a fait l’expérience. Enfant, elle «subissait» les promenades dominicales. Pendant l’été 2020, elle a connu un véritable déclic après avoir passé un séjour mêlant «camping et randonnées» en Suisse. «Depuis, j’ai commencé à apprécier la randonnée, raconte-t-elle. Je pratique désormais le trail. L’aspect sportif m’a tout de suite plu.»

À l’image de Laura, de nombreux marcheurs et marcheuses se tournent vers le trail, cette course à pied pratiquée en pleine nature, souvent en montagne et sur des terrains à fort dénivelé. Une étude publiée en décembre 2025 par le groupe Kantar Media illustre cet engouement: un peu plus de 2,6 millions de Français s’adonnent désormais à cette discipline, dont 38% de manière assidue.

L’itinérance séduit la génération Z

La Fédération française de la randonnée pédestre constate également cette appétence pour le trail, mais met en lumière d’autres évolutions, à commencer par l’itinérance (soit le fait de marcher plusieurs jours d’affilée). «Nous observons depuis 2021 un intérêt marqué pour l’itinérance. En particulier chez les jeunes, qui aspirent à couper et à se déconnecter», souligne Frédéric Montoya, président de la FFRandonnée.

Plus de la moitié des 18-24 ans ont déjà expérimenté cette forme de randonnée immersive. L’argument économique joue certainement un rôle: avec des budgets vacances souvent contraints, associer balade et camping permet de limiter les dépenses –à condition d’apprécier les aléas de la vie en pleine nature.

D’autres préfèrent conjuguer marche et activités aquatiques. «Le longe-côte gagne du terrain», confirme Frédéric Montoya. Cette discipline consiste à randonner dans l’océan, la mer ou un lac, avec une hauteur d’eau dépassant le nombril. Depuis une décennie, il existe une version sportive en compétition. Organisé début juin à La Baule (Loire-Atlantique), le onzième championnat de France de longe-côte a réuni plus de 500 athlètes et, pour la première fois, 107 collégiens venus s’initier à cette pratique encore peu connue.

«Le longe-côte se pratique aussi en compétition: démonstration», France 3 Bretagne, 14 novembre 2025.

Une diversification des parcours

Progressivement, une autre réalité est venue bouleverser les usages. L’époque des longues expéditions avec des sacs à dos qui pèsent presque la moitié de notre poids semble appartenir au passé. «Les gens souhaitent marcher différemment, précise Frédéric Montoya. L’idée de faire 30 kilomètres avec 30 kilos sur le dos n’intéresse presque plus personne.» À l’image d’autres acteurs, la FFRandonnée a diversifié son offre, en développant des parcours associant la marche à pied à la découverte d’un vignoble, d’un territoire ou de ses acteurs locaux.

«Pieds nus, on ressent une sensation d’apaisement, de contact direct avec la nature. Ça permet de faire corps avec le sol.»

Clément Menetrier, gérant de La Forêt des Vert’tiges, parc de loisirs à Pau (Pyrénées-Atlantiques)

Plus discrètes, certaines pratiques alternatives ont également le vent en poupe. En France, la randonnée pieds nus fait de plus en plus d’adeptes, «depuis environ cinq ans», observe Clément Menetrier, gérant de La Forêt des Vert’tiges, un parc de loisirs forestier situé au nord de Pau (Pyrénées-Atlantiques) qui propose un sentier sensoriel d’un kilomètre. «J’ai repris ce concept parce qu’aucun parcours de marche pieds nus n’existait à proximité de chez moi», détaille-t-il.

D’après Clément Menetrier, se promener sans chaussures permet de renouer avec l’essence même de la marche: «Pieds nus, on ressent une sensation d’apaisement, de contact direct avec la nature. Ça permet de faire corps avec le sol.» Selon plusieurs études, cette pratique peut contribuer à améliorer la force du pied et la démarche, tout en favorisant le développement musculaire. Pour Clément Menetrier, il s’agit avant tout de redécouvrir «des sensations agréables et un peu moins agréables», en posant sa plante du pied sur de l’argile, de la paille, des galets, du charbon ou encore des écorces. Avec plus de 6.000 visiteurs par an, le chemin de La Forêt des Vert’tiges attire principalement des familles et, en cette fin d’année scolaire, de nombreuses classes en sortie pédagogique.

L’impact «indéniable» du numérique

La randonnée n’a pas échappé à la numérisation de la société. D’après les chiffres de la fédération, 47% des pratiquants utilisent désormais une application dédiée, contre 33% en 2021. Un chiffre qui grimpe à 69% chez les plus jeunes. Les plateformes numériques essaiment: AllTrails, Strava, Visorando, OutdoorActive, Komoot et, plus récemment, MaRando, l’application lancée par la FFRandonnée en 2022. «Notre force réside dans la qualité des itinéraires proposés, qui sont entretenus, sécurisés et balisés. Plus de 9.500 bénévoles assurent l’entretien de quelque 228.000 kilomètres de sentiers», assure le président Frédéric Montoya.

Les réseaux sociaux agissent également comme un puissant vecteur de diffusion. La publication du documentaire Kaizen, dans lequel le youtubeur Inoxtag raconte son ascension de l’Everest, a poussé de nombreux jeunes vers la randonnée, comme le détaille un article du Monde de septembre 2025.

Sur TikTok, le tag #hiking cumule près de neuf millions de publications. «Il est indéniable que les outils numériques ont contribué à populariser davantage la randonnée», souligne le président de la FFRandonnée. Il cite notamment la participation de l’influenceur Florian Fiquet (@flo_climatrek, près de 150.000 abonnés sur Instagram) à une opération de balisage dans l’Hérault. «Une publication vue plus 700.000 fois, qui illustre la capacité des créateurs de contenu à toucher un large public», résume-t-il.

L’historien Grégory Quin évoque, lui, un «effet tour de Pise»: l’envie de prendre le cliché parfait, popularisé par les réseaux sociaux, s’est étendu à certains paysages de montagne. «Au-dessus du lac Léman, entre Aigle et Montreux [en Suisse, ndlr], un point de vue largement relayé en ligne a par exemple connu une fréquentation excessive de néorandonneurs, entre 2020 et 2022», observe-t-il. Des visiteurs venus avant tout pour immortaliser leur passage.

Des bienfaits pour le corps et l’esprit

Si les pratiques évoluent, les bénéfices de la marche à pied ont, eux, traversé les siècles. Frédéric Montoya décrit une activité physique «bénéfique pour le bien-être, où l’on prend le temps de créer du lien social» et pouvant être «propice à la méditation». La montée en puissance de la logique de performance a toutefois transformé le rapport à la randonnée. De nombreux pratiquants cherchent désormais «à se dépasser et à s’améliorer», pointe Grégory Quin. Avec, à la clé, des effets positifs sur le corps et le mental.

Laura peut en témoigner, le trail a modifié son quotidien, de son alimentation à la récupération, en passant par sa consommation d’alcool. Mais la randonnée lui apporte surtout «beaucoup de sérénité» et lui permet de «s’extraire de la précipitation de la ville».

Une dimension presque philosophique revendiquée également par le sociologue David Le Breton. Dans une tribune publiée en juillet 2022 par le média Reporterre, le professeur émérite de l’université de Strasbourg indiquait voir dans la marche une invitation à ralentir au sein d’une société toujours plus connectée et galvanisée par l’urgence et l’immédiat: «Anachronique dans le monde de la vitesse, de l’utilité, du rendement, de l’efficacité, la marche est un acte de résistance civique privilégiant la lenteur, la disponibilité, la conversation, la curiosité, l’amitié, la gratuité, la générosité, autant de valeurs opposées aux exigences néolibérales qui conditionnent désormais nos vies.»


Source:

www.slate.fr

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