Trois jours. Soixante-douze heures pour démêler un dossier épais d’un millier de cotes et juger Carmen Enciso pour le meurtre de son conjoint, un crime passible de la réclusion à perpétuité. Le temps presse. La présidente de la cour d’assises des Pyrénées-Orientales en oublie la question d’usage: «Quelle est votre position aujourd’hui?» Très vite, Carmen Enciso fait remarquer: «Je suis innocente jusqu’à preuve du contraire.» Sans saisir que cette preuve, c’est elle-même qui la construit.
Au deuxième soir de son procès, elle parle des hommes qu’elle a connus. De François Vigouroux, «un homme génial et attentionné», d’abord, puis de son défunt mari, Charles, décédé en 2020. Les opérations qu’il a subies à cause de son cancer, leur vie construite ensemble, «les enfants, le permis, la voiture, les assurances». Elle évoque les rumeurs du village, qui lui attribuent des amants à droite à gauche, elle qui n’en a jamais eu un seul. Guy, lui-même, n’était qu’un ami de pétanque. «Il s’est épris de moi, qu’est-ce que j’y peux!», s’agace-t-elle dans le box des accusés. Les gendarmes, enfin, lui ont mal parlé pendant l’enquête, la poussant à avouer. À leur endroit, elle constate: «On aurait dit les gendarmes à Saint-Tropez!»
De la mort de François Vigouroux, elle ne dit rien, si ce n’est y être étrangère. «Quel intérêt?», argue-t-elle. Les virements, c’est lui qui les a faits et elle ne comprenait pas pourquoi ils ne passaient pas. En fait, elle ne l’a pas retrouvé inerte dans leur chambre. Face à la cour, Carmen Enciso commence: «François est parti faire du vélo. 21h… Il a pas de lumière sur le vélo, j’ai commencé à m’inquiéter.» La téléphonie montrera qu’elle n’a jamais essayé de le joindre.
Son audition de trois heures et vingt minutes, quatorze pages de détails circonstanciés, l’endroit précis où elle a coupé le corps, tout ça a pu être récité grâce au major Thierry Laporte, qui lui mettait la pression lors de ses pauses, entre deux auditions, dans la salle de repos. De toute façon, oppose Carmen Enciso, «les questions, c’étaient les réponses».
«Il lui demande d’être ouverte sexuellement»
Finalement, la position qu’elle défend aujourd’hui est celle-ci: la coupable serait Mireille, l’ex-femme de François Vigouroux, qui était «sûrement jalouse» de leur relation. Carmen Enciso reconnaît les dépenses au magasin de bricolage: l’acide chlorhydrique, la hachette et toute la liste des outils présents sur le ticket de caisse. Mais, cette fois, elle n’avance plus s’en être servie pour les travaux de sa maison. «Tout était dans le sac et il a disparu!», assure-t-elle en jetant un regard au banc des parties civiles.
Si elle n’avait pas pu l’expliquer autrefois, c’était par «peur des représailles». François Vigouroux n’avait pas disparu depuis une semaine, que Mireille lui avait parlé de la succession. Elle savait tout sur les comptes et l’assurance-vie, posait beaucoup de questions à ce sujet. À plusieurs reprises, Carmen Enciso s’exclame: «Je ne suis pas bête!»

Croquis d’audience représentant Carmen Enciso, lors du procès de cette ancienne boulangère, accusée du meurtre de son compagnon François Vigouroux en mai 2022, au tribunal de Perpignan (Pyrénées-Orientales), le 3 juin 2026. | Pat Batard / Hans Lucas / AFP
Lors de l’instruction, Carmen Enciso avait parlé des pratiques sexuelles de François Vigouroux, de lui recourant à des escorts, de son côté libertin et de sa violence au lit: «Il me forçait à faire des fellations. Il me donnait des claques.» L’experte psychologue appuie: «Il lui demande d’être ouverte sexuellement. Ils s’inscrivent sur des sites échangistes. Elle a l’impression qu’il est totalement obsédé par le sexe.»
Face à la cour, Carmen Enciso relativise: «C’était sa façon à lui.» À la barre, Mireille hausse les épaules, les bras croisés: «Vous savez, j’ai été interrogée pendant trois heures sur notre vie sexuelle. Je peux vous assurer qu’il n’avait aucune déviance.» L’expert en cybersécurité et cybercriminalité, quant à lui, n’avait pas non plus retrouvé d’éléments allant dans ce sens sur les appareils électroniques. «Il n’y a pas de gros contenu pornographique, peu de consultations de sites X», précise l’expert.
«S’il a pris plus de Théralène quand j’étais pas là, j’y suis pour rien»
Mireille se souvient qu’après le décès de François, elle s’était occupée de vider sa maison d’Ille-sur-Têt. «J’ai voulu épargner un maximum mon fils Quentin», retrace-t-elle. Au moment de s’occuper du linge, elle avait découvert, au fond du tiroir de sous-vêtements de Carmen Enciso, une seringue de Théralène (alimémazine), un médicament antihistaminique qui possède aussi des propriétés hypnotiques et antipsychotiques, utilisé comme somnifère. «On risque de ne pas vous croire», avait averti son avocat. Mireille l’avait tout de même apporté à la gendarmerie. Elle savait que l’on avait retrouvé, au cours de l’autopsie, des concentrations très élevées de Théralène dans le corps de François Vigouroux.
Carmen Enciso, elle, ne comprend pas pourquoi «tout le monde s’acharne sur le Théralène». Elle en prend, expose-t-elle, parce qu’elle est «médium de naissance» et que ses visions l’empêchent de «trouver le sommeil». Une demi-pipette. François Vigouroux faisait de même. «S’il en a pris plus quand j’étais pas là, j’y suis pour rien», conclut-elle.
À la barre, l’experte psychologue rapporte que, lors de leur entretien, le discours de Carmen Enciso, notamment sur les faits, était «sans queue ni tête».
L’avocate générale sort un procès-verbal du dossier. L’audition de Caroline, la deuxième fille de Carmen Enciso, qu’elle a eue avec Charles. Et de citer: «Ma mère est une menteuse. Elle manipule les gens.» La mâchoire serrée, Carmen Enciso cligne des yeux: «Ma fille est décédée, un peu de respect, madame.» Alors que sa mère était en détention provisoire, Caroline est tombée gravement malade. Quelques fois, elle est venue au parloir pour lui rendre visite, en fauteuil roulant.
Mais début 2024, Caroline succombe à sa maladie. «Elle n’est pas seule, elle est avec son père», a assuré Carmen Enciso à l’enquêtrice de personnalité. Elle était baptisée, tous ses enfants étaient baptisés, mais à la mort de sa fille, sa foi a disparu. Elle ne va plus à la messe. Dans le box des accusés, Carmen Enciso dénonce: «On ne m’a pas laissé la voir. Elle partait et elle est morte toute seule, sachant sa mère en prison.»
«Capacité de suradaptation», «narcissisme», «réservoir de violence froide»
Aucun témoin ne rapporte la vérité, assure Carmen Enciso. Guy n’a jamais été son amant, juste un alcoolique qui s’est entiché d’elle. Elle n’a jamais volé l’argent du foyer rural, comme l’affirment deux témoins; d’ailleurs, elle ne tenait même pas la caisse. Pas plus qu’elle n’a annulé, pour un projet d’achat en commun, de rendez-vous avec l’agent immobilier, au prétexte que François avait fait un AVC.
L’avocate générale sort alors un autre document: le SMS envoyé, le mois précédant la disparition de François Vigouroux, à l’agent immobilier. «15 avril 2022, 15h44: “Je viens aux nouvelles pour savoir comment va monsieur suite à son AVC.”», signe l’agent immobilier.«Toujours fatigué. Beaucoup de repos», répond Carmen Enciso.
Dans le box, Carmen Enciso maintient: «Je n’ai jamais dit que François avait eu un AVC.»À la barre, l’experte psychologue rapporte que, lors de leur entretien, le discours de Carmen Enciso, notamment sur les faits, était «sans queue ni tête». Mais ces incohérences disaient quelque chose, en soi. «Pour moi, c’est intéressant, parce qu’il faut que je trouve un sens à ça», indique l’experte.
Alors, la psychologue avait noté dans son rapport: «Capacité de suradaptation en raison de l’endurance primaire», «narcissisme» ou encore «réservoir de violence froide». Mireille et Quentin, l’ex-femme et le fils de François Vigouroux, avaient eu un entretien avec une autre experte psychologue. Ils avaient dû dessiner. Le test du personnage sous la pluie, le test de l’arbre, le test projectif TAT (Thematic Apperception Test). Tous confirmaient ce qui, quatre ans plus tard, se mesurait toujours à l’œil nu: la dépression, la souffrance et l’anxiété.
«Je crois que j’ai un peu exagéré mes déclarations»
Pourtant, souligne l’experte psychologue, Carmen Enciso se présente avec «de telles vertus», de telles pensées «infantiles et froides», que la question de l’empathie se pose. Cette vie «très lisse», où le sort semble s’acharner, a marqué d’autres experts. L’enquêtrice de personnalité se souvient qu’à l’inverse, les deux autres filles de l’accusée, Deborah et Naomi (l’aînée et la benjamine de la fratrie), avaient refusé l’entretien. Au téléphone, Deborah avait lancé: «Je n’ai rien à dire, je ne suis pas concernée. Ma mère est majeure et responsable.» Naomi, elle, lui avait carrément posé un lapin.
Deborah regrette d’avoir extrapolé, clame-t-elle, car ses propos servent aujourd’hui à accuser sa mère, qui a pourtant «la main sur le cœur».
De la même façon, Deborah et Naomi avaient toutes deux refusé de se présenter devant la cour d’assises des Pyrénées-Orientales. La présidente de la cour leur avait donc exposé l’importance de leur déposition, puis insisté, avant de finalement leur suggérer qu’il valait mieux déposer à la barre de plein gré que par la force. À contrecœur, Deborah et Naomi avaient accepté d’être entendues à distance. À travers les écrans de la salle d’assises, Deborah affirme: «Ma mère m’a bien éduquée. C’est une maman merveilleuse, affectueuse, de bon conseil pour moi et mes sœurs. On n’a jamais manqué de rien. Nous avons une super relation.»
Alors, on lui rappelle ses propos en audition («elle a fait vivre un enfer à mon père»), les insultes, les problèmes d’argent. Un instant, Deborah reste silencieuse. À l’image, elle apparaît au loin. «Je crois que j’ai un peu exagéré mes déclarations, finit-elle par dire. C’est arrivé peut-être une ou deux fois… Tous les couples se disputent.» Elle regrette d’avoir extrapolé, clame-t-elle, car ses propos servent aujourd’hui à accuser sa mère, qui a pourtant «la main sur le cœur».
Quand vient le tour de Naomi, elle ne se sent pas bien. Chaque détail de son procès-verbal lui est rappelé. Naomi ne se souvient pas de tout, explique-t-elle: «J’ai perdu mon papa, ma grande sœur récemment et je suis devant vous aujourd’hui. Ça a joué sur ma santé mentale.» Certaines choses se sont effacées de sa mémoire. Comme sa sœur Deborah, elle minimise: «Qui ne s’énerve jamais?», souffle-t-elle. À elle, on lui rappelle alors le nombre de ses visites au parloir depuis le début de l’incarcération de leur mère: une ou deux. Naomi s’accroche à la barre, le front légèrement baissé: «J’avais pas envie de voir ma mère en prison. Ça ne m’a pas empêché de lui envoyer des lettres.»
«Je préfère que mes filles m’apportent des fleurs au cimetière que des vêtements en prison»
Au soir du deuxième jour, les jurés regardent dans le vide. C’est au tour de la défense de poser des questions. La nuit est tombée depuis longtemps. L’avocat de Carmen Enciso, Me Fabien Large, s’agace: «C’est anormal d’être ici à 23h pour un interrogatoire sur le fond, la veille de nos plaidoiries!» Épuisée, la présidente de la cour s’emporte à son tour: «Nous devons tous travailler dans des conditions dégradées. Les jurés n’y sont pour rien, à être pris dans cet état de la justice! Un peu de considération pour eux!» Me Victor Font, le second avocat de Carmen Enciso, se lève, l’air surpris: «Parce que… nous n’en avons pas?»
Personne n’interroge Carmen Enciso sur ce bien immobilier que François Vigouroux et elle souhaitaient acheter ensemble, sur les documents non signés de leur Pacs, sur le nombre de flacons de Théralène retirés à la pharmacie, sur la plaie pénétrante de huit centimètres dans la poitrine de la victime et le sang retrouvé dans son Alfa Romeo. Personne ne peut non plus interroger ses amis ou connaissances, car Carmen a refusé de donner leurs coordonnées. Que comprend-on des silences en soixante-douze heures de procès? Que saisissent les jurés des faits, du mobile, du jour exact du crime? La justice devait-elle éclairer la moindre zone d’ombre pour condamner?
Le 5 juin 2026, en fin d’après-midi, Carmen Enciso a été reconnue coupable du meurtre de François Vigouroux et a été condamnée à trente ans de réclusion criminelle. À l’enquêtrice de personnalité venue la rencontrer en détention, elle avait eu ces mots: «Je préfère que mes filles m’apportent des fleurs au cimetière que des vêtements en prison.»
L’experte psychologue avait souligné une phrase, en particulier, prononcée par Carmen lors de leur entretien. À propos de sa garde à vue, Carmen Enciso lui raconte qu’après avoir parlé aux enquêteurs, elle s’est soudain retrouvée «toute seule». Elle a répété: «Ils m’ont laissée toute seule, ils sont tous partis.» Des mots identiques à ceux utilisés au sujet de ses parents et de ses frères et sœurs, quand ils étaient partis revivre en Andalousie lorsqu’elle avait 18 ans. Cette peur de la solitude la pousserait à mentir. La psychologue rappelle qu’à chaque nouvelle version, Carmen Enciso voyait à nouveau les enquêteurs, ses avocats et le juge d’instruction. «Je crois qu’elle joue pour survivre, insiste l’experte. Quand le réel est pauvre, il faut l’agrémenter.»
Les deux précédents épisodes sont à retrouver ici:
Source:
www.slate.fr


