Certains experts de l’écologie (politiques, hauts fonctionnaires, architectes, militants) tiennent un discours paradoxal sur le réchauffement climatique. D’un côté, ils pointent à raison ses effets massifs, concernant les températures moyennes plus élevées, mais aussi les canicules plus fréquentes. De l’autre, ils continuent de prôner une adaptation passive, assez minimaliste.
Réglementation environnementale (RE 2020), critères de subvention de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) et du fonds vert, plan local d’urbanisme (PLU) de certaines communes: seules les solutions passives (isolation, aération, volets, peintures réfléchissantes, etc.) sont acceptées. La climatisation est soit interdite, soit fortement découragée par une bureaucratie tatillonne (accord des architectes des bâtiments de France) et une absence de subvention (souvent cruciales pour des équipements municipaux).
Après des années d’opprobre, les pompes à chaleur air-air sont progressivement acceptées, mais à la condition de désactiver leur fonction réversible, en climatisation. On fait ainsi le choix absurde de dégrader un équipement existant, en n’utilisant pas son plein potentiel de confort et de santé.
Climatisation, pourquoi tant de haine?
Ce refus de la climatisation s’appuie sur plusieurs raisons, largement exagérées. Tout d’abord la notion d’économies d’énergie. À Paris et à Bruxelles, les anti-nucléaire ont réussi à imposer l’idée qu’il fallait minimiser la consommation d’énergie, alors que l’essentiel est de réduire l’impact carbone. En été, le nucléaire et les panneaux solaires fournissent déjà une énergie décarbonée, la production solaire étant largement complémentaire des besoins de climatisation.
Peu esthétiques et bruyants, les climatiseurs sont aussi accusés d’empirer le réchauffement climatique ou la canicule. Mais ces craintes sont exagérées. Les nouveaux modèles sont moins bruyants, avec des gaz neutres pour l’effet de serre; et positionner les climatiseurs sur les toits réduit largement le phénomène d’îlot de chaleur en milieu urbain. Leur utilisation réversible en pompe à chaleur en hiver est bénéfique pour réduire la consommation d’énergie, lors des pics de consommation.
Accepter la climatisation, est-ce renoncer à la lutte contre le changement climatique? C’est illusoire de croire que l’on peut arrêter ce changement à moyen terme. Nous devons continuer de réduire nos émissions et en même temps prévoir des solutions d’adaptation. Espérer le meilleur mais se préparer au pire. Souffrir volontairement pour expier ses fautes, cela ne les rachète pas.
D’autant plus que ce sont les plus fragiles (enfants, vieillards) qui seraient les premiers à souffrir. Quand on observait une canicule tous les trois ans, on pouvait la traiter comme une catastrophe naturelle, fermer les écoles, déclencher des grands plans… et pleurer les morts prématurées. Si l’avenir nous réserve trois canicules par an, il faut les traiter comme la normalité et s’adapter. Souhaite-t-on demain un procès des architectes et des élus locaux pour homicide involontaire?
Construire des bâtiments qui répondent aux besoins de demain
Les solutions passives peuvent certes diminuer la température réelle ou ressentie de quelques degrés. Cela pourrait suffire en temps normal, quitte à avoir un peu trop chaud. Mais cela n’est guère suffisant lorsque les épisodes de canicule se multiplient et s’allongent. Après plusieurs jours de canicule et plusieurs nuits tropicales, l’isolation et les solutions passives ne suffisent pas. C’est une digue de 20 centimètres alors que la montée des eaux multiplie les inondations graves.
Comme la ligne Maginot de l’entre-deux-guerres, notre réponse au changement climatique pourrait être dépassée.
Quand bien même ces solutions passives seraient jugées suffisantes aujourd’hui, le seront-elles dans vingt ans lorsque le réchauffement aura encore empiré? Quand on construit des écoles, des hôpitaux ou des logements en 2026, ils ne doivent pas répondre aux besoins identifiés en 2020, mais à ceux de 2050; les investissements doivent tenir sur la durée. Sinon ce seront des actifs échoués, comme une centrale à charbon ou une station de ski à basse altitude.
Comme la ligne Maginot de l’entre-deux-guerres, notre réponse au changement climatique pourrait être dépassée. Sans rendre obligatoire la climatisation dans toute nouvelle construction, il serait néanmoins salutaire de prévoir la possibilité d’une installation ultérieure (rétrofit), avec des emplacements dédiés pour les unités internes et externes, les gaines et les flexibles. Oui aux solutions passives, si on se laisse la possibilité de changer d’avis sans avoir à tout reconstruire. Un peu comme pour les biens à double usage civil et militaire, rendre possible le réarmement rapide, si nécessaire.
Dans l’habitat existant, les règles fixées par la commune, les architectes des bâtiments de France et les copropriétés ne pourront pas indéfiniment empêcher l’inévitable. Si l’installation d’unités externes reste durablement interdite, les Français se rabattront sur des climatiseurs mobiles, très bruyants et peu efficaces, mais ne nécessitant pas d’autorisation. Il faut donc accompagner ce qu’on ne peut interdire.
C’est aux pouvoirs publics de définir un cahier des charges ou des bonnes pratiques pour limiter les nuisances esthétiques et sonores. Par exemple, installer une unité externe sur un balcon dans un coffrage discret; ou bien sur la partie supérieure des toits mansardés, peu visible de la rue, avec des flexibles maquillés en gouttières.
Un projet respectant ces prescriptions ne pourrait alors être refusé par la commune, la copropriété ou les architectes des bâtiments de France (c’est cette logique qui a primé pour que les élus locaux cessent d’interdire l’installation d’antennes-relais). Pour les grands ensembles urbains, on pourrait envisager une climatisation collective par immeuble. Gouverner c’est prévoir les tensions à venir et comment les aplanir.

Source:
www.slate.fr


