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“Le mythe ne tient pas” : l’éditrice défend le livre-enquête sur Bernard Arnault

Le Canard enchaîné évoque une commande de 400 exemplaires qui aurait été annulée par Relay, ce qui pèse beaucoup en visibilité : absent des gares, métros et aéroports, un titre perd ainsi un accès direct à un large public de passage.

23 ans de silence éditorial

Publié le 10 juin 2026, Bernard Arnault, son univers impitoyable est présenté par son éditeur La Tribu comme une enquête nourrie d’un millier de sources, de témoignages inédits et de révélations sur l’ascension du patron de LVMH. L’historienne Audrey Millet y revient notamment sur la trajectoire du fils d’entrepreneur roubaisien devenu l’une des plus grandes fortunes mondiales, sur le rachat de Boussac, sur Dior, sur les grandes batailles du luxe et sur les méthodes prêtées à l’empire LVMH.  

Près de 400 pages consacrées à l’homme, ses affaires, ses rachats, ses conflits industriels et ses réseaux d’influence. Arnaud Nourry, président-directeur général des Nouveaux Éditeurs, maison mère de La Tribu, avait, dans un long message publié sur LinkedIn, défendu frontalement la publication de l’enquête : « Il y a des livres qui vous rappellent pourquoi vous faites ce métier. »

Arnaud Nourry raconte que Julia Pavlowitch, éditrice à La Tribu, lui aurait présenté le manuscrit en l’avertissant que le sujet serait explosif : « Nous tenons quelque chose d’inédit, mais ça va secouer, parce qu’en face ils feront tout pour que ça ne sorte pas. » Il ajoute qu’« un autre éditeur avait déjà renoncé à publier ce livre » et souligne qu’« aucun ouvrage n’avait été consacré à l’homme le plus riche de France » depuis 23 ans. Sa conclusion : « Un silence aussi long parle tout seul. » L’éditrice confirme auprès d’ActuaLitté ce récit.

Dans un entretien accordé au Courrier de l’Atlas, Audrey Millet confirme que Relay avait d’abord commandé « plusieurs centaines d’exemplaires » du livre, présenté sous X, avant que la commande ne soit annulée. « Mon livre a disparu des Relay dès que le nom de Bernard Arnault a été connu », déclare-t-elle. 

Un manuscrit devenu explosif

Arnaud Nourry, ancien patron d’Hachette Livre, a choisi de contre-attaquer publiquement. Sur LinkedIn, il appelle à soutenir les « Éditions La Tribu et Les Nouveaux Éditeurs dans ce combat pour la liberté d’enquête, d’édition ». Il invite les lecteurs à acheter le livre chez leur libraire, en précisant : « pas chez Relay qui le boycotte… »

Il décrit l’enquête comme « un livre sans parti pris bourré d’anecdotes, de scoops », et cite parmi les épisodes abordés « son rachat de Boussac sur fonds publics », « l’attaque sur Hermès », « son utilisation des réseaux de Squarcini », « les barbouzeries », « les paroles non tenues », « les pouvoirs publics bernés », « les concurrents espionnés » ou encore « les règles de l’AMF contournées ».

Arnaud Nourry évoque aussi des « courriers d’avocats » et des « menaces de poursuites ». Il pointe également « la prudence d’une presse dont une partie appartient au personnage principal du livre, et dont l’autre dépend des budgets publicitaires de ses marques ». Le passage le plus troublant du message concerne l’éditrice Julia Pavlowitch. Arnaud Nourry affirme que son domicile aurait été cambriolé « deux fois, quelques jours après l’envoi du contradictoire », en mai. 

L’éditrice confirme avoir vécu un épisode d’intrusion à son domicile, tout en refusant désormais d’en dire davantage, en raison des conséquences sur sa vie privée. Elle précise ne disposer d’aucun élément permettant d’attribuer ces faits.

La chaîne de contrôle donne à l’affaire sa portée politique. Relay relève de Lagardère Travel Retail, branche du groupe Lagardère spécialisée dans le commerce en zones de transport. Lagardère est aujourd’hui détenu à 66,5 % par Louis Hachette Group, société née de la scission de Vivendi, également propriétaire de Prisma Media. Le groupe Bolloré détient 30,4 % de Louis Hachette Group : il ne possède donc pas Relay en direct, mais occupe une position centrale dans l’ensemble capitalistique auquel appartient l’enseigne. 

Le contexte personnel et industriel d’Arnaud Nourry ajoute encore à la tension. Ancien PDG d’Hachette Livre, il a été évincé en 2021, au moment où le groupe Lagardère se rapprochait de Vivendi, lui-même contrôlé par Vincent Bolloré. C’est après cet épisode qu’il a lancé Les Nouveaux Éditeurs, groupe indépendant auquel est rattachée La Tribu. Depuis l’entrée d’Artémis à son capital, Les Nouveaux Éditeurs se trouvent aussi associés, en partie, à la famille Pinault, rivale historique de Bernard Arnault dans le luxe.

La rivalité entre les deux fortunes est ancienne, structurée notamment par la bataille de Gucci à la fin des années 1990. En 1999, François Pinault s’empare de 34 % de Gucci, alors convoitée par Bernard Arnault. 

La liberté d’édition revendiquée

D’après Libération, l’entourage de Bernard Arnault aurait fait passer le message à Arnaud Nourry que la publication du livre serait considérée comme un geste hostile. L’affaire serait même remontée jusqu’à la famille Pinault, Bernard Arnault présentant le livre comme un « livre de commande » destiné à lui nuire. Audrey Millet rejette fermement cette thèse, et explique que son enquête a été menée pendant un an et demi, avec un travail de vérification juridique et documentaire, et qualifie l’accusation de commande de « totalement faux ».

Julia Pavlowitch rejette, également, fermement cette accusation : « Je ne travaille pas pour la commande, je fais les livres que j’ai envie de faire, librement. » Elle affirme également que l’actionnariat des Nouveaux Éditeurs n’est jamais intervenu dans ses choix et « ne le fera jamais ». Elle souligne aussi le coût professionnel et humain d’un tel projet : « Il n’y a aucune raison d’y aller à part la liberté d’expression. » 

L’ancienne éditrice à L’Iconoclaste défend au contraire Les Nouveaux Éditeurs comme l’un des rares cadres capables de rendre ce livre possible, grâce notamment à « un cadrage juridique de premier plan avec un avocat spécialisé en liberté d’expression ». Et refuse que l’actionnariat du groupe serve à disqualifier le travail éditorial : « Quand on a encore des espaces de liberté comme celui-là, on ne les salit pas. »

Libération rapporte que ni Lagardère Travel Retail, ni LVMH n’ont répondu à ses sollicitations. Le journal ajoute que l’ouvrage serait également absent du rayon librairie du Bon Marché, grand magasin propriété de LVMH. 

Julia Pavlowitch voit dans l’épisode Relay un nouveau signe de la bascule qui s’opère en France. Elle dit aussi mesurer la mobilisation du réseau indépendant : « Si vous saviez les manifestations de solidarité que j’ai de la librairie, si vous saviez à quel point les gens se soulèvent. »

Arnault-Bolloré, relations « plus que cordiales »

Cette nouvelle affaire intervient au moment où les deux hommes cités en arrière-plan, Bernard Arnault et Vincent Bolloré, concentrent autour d’eux une série de controverses touchant à l’information, à l’édition et aux conditions concrètes du pluralisme.

Côté Bernard Arnault, après Les Échos, Le Parisien, Paris Match ou Radio Classique, le patron de LVMH a encore élargi son périmètre médiatique. En juillet 2025, L’Opinion et L’Agefi sont passés dans son giron. En décembre 2025, le rachat de Challenges par LVMH a relancé les critiques sur la concentration de la presse économique.

Reporters sans frontières, le SNJ et le SNJ-CGT ont saisi la justice administrative, estimant que cette opération n’avait pas fait l’objet d’un contrôle suffisant au regard du règlement européen sur la liberté des médias. En parallèle, des syndicats ont saisi l’Autorité de la concurrence sur un possible abus de position dominante. 

À LIRE – Face à Bolloré et cie, soutenir “un projet de défense de l’indépendance” (Laure Murat)

Côté Vincent Bolloré, une controverse chasse l’autre. Une des dernières en date : Le Monde a consacré plusieurs enquêtes à Xenia Fedorova, ancienne dirigeante de RT France, devenue chroniqueuse dans l’écosystème Bolloré, en décrivant son influence dans la diffusion de récits prorusses sur CNews, Europe 1, le JDD, JDNews ou Fayard. À Bruxelles, Nathalie Loiseau et des eurodéputés Renew ont demandé des sanctions européennes contre elle, sur fond d’accusations de relais de la propagande du Kremlin.

Entre Arnault et Bolloré, les passerelles existent aussi. Le Monde, encore, a rapporté les inquiétudes de journalistes du Parisien face à une possible vente du quotidien, propriété de LVMH, au groupe Bolloré. Le journal rappelait que les relations entre les deux milliardaires étaient « plus que cordiales », après la revente par la famille Arnault de ses parts dans Lagardère, laissant Vincent Bolloré seul maître à bord, et le transfert du budget média européen de LVMH vers Forward Media, filiale de Havas, passée dans l’orbite Bolloré. 

Pour Julia Pavlowitch, l’affaire Relay donne une traduction concrète à ce que le livre entend démontrer : « On parle beaucoup de Vincent Bolloré, mais on ne parle pas de l’alliance avec Bernard Arnault. » Elle estime que l’enquête d’Audrey Millet attaque le cœur du récit construit autour du patron de LVMH : « Il n’incarne pas une force pour la France, ce n’est pas vrai. Il incarne une financiarisation violente. Après enquête, le mythe ne tient pas. »

Selon l’éditrice, l’affaire révèle par ailleurs une fragilité plus large : « L’édition indépendante est en grand danger, elle ne repose que sur des courageux. » Elle refuse aussi de réduire le livre d’Audrey Millet à une charge partisane : « Ce n’est pas un livre de gauche, ce n’est pas un livre de droite, c’est un livre qui défend des principes républicains. » Pour elle, sa difficile circulation dit autant que son contenu : quelques grandes fortunes peuvent désormais peser sur les médias, l’édition et les lieux où les livres rencontrent leur public.

Crédits photo : Donald J. Trump visite l’atelier Louis Vuitton Rochambeau, à Alvarado, au Texas, aux côtés de Bernard Arnault, Ivanka Trump et Carlos Sousa, le 17 octobre 2019. Photo officielle de la Maison-Blanche, Shealah Craighead / Domaine public.

Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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