Dans l’Antiquité grecque, la cité de Thèbes avait son Bataillon sacré, une unité d’élite apparemment composée de 150 couples pédérastiques. Au tournant du XXIe siècle, l’armée des États-Unis interdisait à ses personnels LGBT+ de révéler leur orientation sexuelle, en vertu de la loi «Don’t ask, don’t tell» (littéralement «Ne demandez pas, n’en parlez pas» en français), en vigueur entre 1993 et 2011. Alors que l’armée est souvent perçue comme un environnement façonnant une masculinité canonique et hétérosexuelle, l’homosexualité dans les rangs militaires est un phénomène documenté de longue date, tantôt valorisé, tantôt discriminé et bien souvent toléré.
Il en va ainsi dans la France du XVIIe siècle. Parmi les 450.000 gens de guerre qu’alignent parfois les armées de Louis XIV (roi de France entre 1643 et 1715), la présence de soldats préférant les hommes n’est pas un tabou. Si le mépris se fait sentir dans certaines sources d’époque, la répression effective des «habitants de Sodome», comme on les appelle alors, est rare.
L’armée de Louis XIV, nouvelle «Sodome»?
Libelles, pamphlets ou encore correspondance privée: nombreux sont les documents écrits au XVIIe siècle qui mentionnent l’homosexualité supposée de certains militaires. Le ton y est souvent moqueur, mais la concordance entre ces différentes sources offre peu de place au doute et les soldats concernés ne les démentent que rarement, vivant leur homosexualité au grand jour dans les rangs ou à la cour de Versailles.
Nicolas Chalon du Blé (1652-1730), marquis d’Huxelles et maréchal de France, fait ainsi l’objet d’une chanson à l’ironie mordante: «D’Huxelles aimera la jupe / Quand je cesserai d’aimer le vin.» S’il est renommé pour sa victoire inattendue à Denain en juillet 1712, le maréchal Claude Louis Hector, duc de Villars (1653-1734), lui, a pour «plus grande passion» son «vice d’aimer les jeunes garçons», si l’on en croit la correspondance de la princesse Palatine (Élisabeth-Charlotte de Bavière, la belle-sœur de Louis XIV), observatrice attentive de la vie de la cour.

Bataille de Denain, 24 juillet 1712, huile sur toile de Jean Alaux, peinte en 1839 et exposée dans la galerie des Batailles du château de Versailles (Yvelines). Au centre: le commandant des troupes françaises, le maréchal Claude Louis Hector, duc de Villars. | Collections du château de Versailles / domaine public / Wikimedia Commons
Ce goût serait-il donc propre aux officiers? À l’époque, au moins 17% des accusés de «sodomie» sont des vagabonds, marins et non des moindres des soldats du rang, chiffrait en 2002 l’essayiste Didier Godard, dans son livre Le Goût de Monsieur – L’homosexualité masculine au XVIIe siècle. Cette statistique va à l’encontre de l’idée reçue qui voit derrière les pratiques homosexuelles le goût d’une aristocratie décadente. Tout aussi contestable est l’image d’une sexualité qui serait due à l’absence de femmes: cantinières, vivandières, blanchisseuses et prostituées sont nombreuses auprès des armées avant le temps de la conscription.
Il n’empêche que, dès cette époque, on désigne de telles pratiques comme importées de l’étranger. Ainsi du duc de Saint-Simon, courtisan proche de Louis XIV, qui parle dans ses mémoires de l’homoérotisme comme d’un «goût italien». Ceux qui s’y adonnent sont appelés «bougres», ou «berdaches» pour ceux que l’on dit passifs dans leurs relations avec d’autres hommes, autrement dit ceux à qui on attribue une position d’infériorité.
Des gens de guerre «efféminés»?
En mai 1642, des libelles qualifient ainsi de «berdache» le duc Antoine de Gramont, prince de Bidache (la rime était toute trouvée) et maréchal de France, au lendemain de sa défaite militaire contre l’Espagne à la bataille de Honnecourt (dans l’actuel département du Nord). L’emploi de ce terme renvoie le maréchal, dont beaucoup connaissent l’orientation sexuelle, à une forme de faiblesse, comme si les deux allaient de pair.
Cette association entre de supposées préférences pour la position de dominé dans l’acte sexuel et une réputation de mauvais militaire est courante et, on s’en doute, souvent démentie par les faits. Ainsi de «Monsieur» Philippe d’Orléans (1674-1723), frère du Roi-Soleil et époux de la princesse Palatine, connu pour son goût pour le genre masculin. Sont notamment documentés des moments où il se fait brutalement humilier par d’autres hommes en plein bal.
Du pain bénit pour le cardinal Mazarin, qui le dépeint en homme «efféminé» pour le tenir éloigné du pouvoir pendant la jeunesse de Louis XIV. Mais «Monsieur» donne tort à cette image dépréciative avec ses succès sur le champ de bataille. En avril 1677, il mène l’armée française à la victoire à Cassel (Nord), face aux troupes des Provinces-Unies (le futur royaume des Pays-Bas). Le chevalier de Lorraine, l’un de ses amants supposés, y combat d’ailleurs sous ses ordres.
Une relative tolérance
Alors que Louis XIV aurait, d’après le duc de Saint-Simon, une «singulière horreur pour tous les habitants de Sodome», on ne lui connaît aucun acte concret de répression contre ceux qui s’y prêteraient dans ses armées. L’heure n’est d’ailleurs plus aux tribunaux de l’Inquisition qui brûlaient les sodomites. Si bien que, d’après la princesse Palatine, certains nobles s’amusent à «dire que depuis Sodome et Gomorrhe le Seigneur n’a puni personne pour ces méfaits».
«Le Grand Condé alla à l’armée et il s’habitua à de jeunes cavaliers; quand il revint, il ne pouvait plus souffrir les dames; il donna pour excuse […] qu’on lui avait tiré tellement de sang, qu’on lui avait ôté toute force et tout amour.»
Le roi semble plutôt s’en accommoder par pragmatisme, au vu de ses ambitions militaires. En effet, dans l’armée du XVIIe siècle, la désertion et les changements de camp sont tels que les officiers peinent à maintenir au complet les rangs de leurs troupes, régulièrement inspectées. Plus d’une fois, une certaine tolérance quant aux mœurs et aux manquements à la discipline s’impose donc. La prostitution, officiellement passible de châtiments corporels, n’est que peu réprimée en période de guerre. De même, peut-on bien empêcher de bons soldats et officiers de s’amuser entre eux lorsqu’il faut éviter qu’ils ne fuient avant la bataille ou l’inspection?
Entre hommes pas toujours consentants
Un cas emblématique est celui de Louis II de Bourbon-Condé (1621-1686), dit le Grand Condé, cousin de Louis XIV. Ce général passa un temps au service du royaume d’Espagne, avant de reprendre les armes pour Louis XIV. Auparavant vainqueur inattendu de la bataille de Rocroi en mai 1643 (au jeune âge de 21 ans), celui que ses frères d’armes, comme le comte de Coligny-Savigny, disent «bougre» constitue un précieux atout pour les armées françaises et il ne faudrait pas qu’il retourne au service de l’ennemi…
Aussi peut-il donner libre cours à ses désirs, raconte la Palatine: «Lorsque le Grand Condé était amoureux de Mlle d’Epernon, il alla à l’armée et il s’habitua à de jeunes cavaliers; quand il revint, il ne pouvait plus souffrir les dames; il donna pour excuse qu’il était tombé malade et qu’on lui avait tiré tellement de sang, qu’on lui avait ôté toute force et tout amour.»
Et la princesse Palatine d’ajouter que le ministre de la Guerre de l’époque, François Michel Le Tellier, marquis de Louvois (1641-1691), se fait lui aussi pragmatique. Il aurait convaincu le roi d’être «indulgent» envers les militaires préférant les hommes en arguant que «cela valait mieux pour le service de Sa Majesté que s’ils aimaient les femmes; car lorsqu’il fallait aller à la guerre et entrer en campagne, on ne pouvait les détacher de leurs maîtresses; qu’ils retournaient avant la fin de la campagne et que, lorsqu’on en venait à la bataille, il ne se trouvait pas d’officiers; […] tandis qu’ayant d’autres inclinations, ils étaient bien aises de quitter les dames, et d’entrer avec leurs amants en campagne, et que dans ce cas ils n’étaient point aussi pressés de retourner chez eux.»
Si, à en croire Louvois, il est préférable que des militaires s’adonnent à des relations avec des hommes au sein de l’armée plutôt qu’avec des femmes loin des lignes, on ne saurait garantir que ces soldats, pour certains de grade inférieur et donc dans une position de subordonnés comme les «jeunes officiers» que le maréchal d’Huxelles «adomestiquait» d’après Saint-Simon, soient bien consentants.
À coup sûr, au même titre que dans des relations hétérosexuelles, des violences sexuelles peuvent se faire jour entre les hommes des armées. De tels actes d’agression sont alors réprimés, comme ils le sont dans les rapports hétérosexuels… À ceci près que coupable et victime sont alors considérés comme complices et également punissables. Au XVIIe siècle, la tolérance a des limites.
Source:
www.slate.fr


