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Un éléphant sous LSD, ou l'expérience scientifique la plus stupéfiante des années 1960

Trois hommes retiennent leur respiration. Il est 8h du matin ce 3 août 1962 lorsqu’ils font irruption dans l’enclos de Tusko, un vieux pensionnaire de quelques tonnes du Lincoln Park Zoo d’Oklahoma City (Oklahoma). Courtisé par les visiteurs et adoré des enfants, cet éléphant d’Asie fait depuis des années la fierté du parc animalier et de son directeur, Warren D. Thomas. Et pourtant, c’est ce dernier qui tient une carabine.

Qu’est-ce qui arrive quand on donne des psychotropes à un éléphant? Pour des raisons évidentes, la science ne s’est jamais posé la question. Jusqu’à ce jour de l’été 1962, quand Warren Thomas décharge son arme sur Tusko, un éléphant mâle âgé de 14 ans. À l’intérieur du fusil, une seringue hypodermique contenant 297 milligrammes d’acide lysergique diéthylamide, plus connu sous le sigle LSD, ce qui représente environ 3.000 fois la dose habituelle pour un humain.

L’objectif de «l’expérience»: voir si l’ingestion de LSD –cette puissante drogue hallucinogène– peut entraîner chez l’animal de trois tonnes une réponse similaire à celle qu’on observe chez les éléphants mâles à l’état sauvage, à savoir une augmentation soudaine de la production de testostérone associée à une forte agressivité. Certainement lié à la reproduction, ce mécanisme appelé «musth» a été observé à plusieurs reprises dans la nature. La direction du zoo et deux chercheurs de la faculté de médecine de l’université de l’Oklahoma souhaitent savoir s’il est possible de le reproduire de façon artificielle.

Psychotro(m)pes

Dans le cas de Tusko, toutefois, l’expérience est un échec navrant: l’éléphant sous acide ne manifeste pas la moindre agressivité. Après avoir reçu sa dose (la plus grande quantité de LSD jamais administrée dans l’histoire à ce jour, et heureusement), il barrit violemment avant de s’effondrer dans un coin de son enclos, sa respiration laborieuse. Après une vingtaine de minutes de convulsions, son état n’évoluant pas, les scientifiques lui injectent un calmant, distribué une fois encore dans des proportions pachydermiques. Sans succès: une heure et quarante minutes après le début de l’expérience, Tusko, «le joyau du zoo d’Oklahoma City», était mort.

Pourquoi l’animal a-t-il connu un tel bad trip? Les expérimentateurs sont dubitatifs. En décembre 1962, dans les colonnes de la très sérieuse revue Science, ils concluent simplement: «Il semblerait que l’éléphant soit très sensible aux effets du LSD.» Certes. Mais cela ne suffit pas à éteindre la controverse: dès le lendemain, les manchettes accusatrices se répandent dans la presse états-unienne, accusant les chercheurs de négligence et de cruauté. Qu’est-ce qui les a poussés, après tout, à donner un psychotrope à un paisible éléphant?

«Si ça peut tuer un éléphant, ça pourrait bien tuer ces abrutis»

On pourrait s’étonner de l’enthousiasme des chercheurs pour le LSD, mais il faut savoir qu’à l’époque, la drogue électrise la communauté scientifique. Depuis que son découvreur, le chimiste suisse Albert Hofmann (1906-2008), a connu son premier trip hallucinatoire dans son labo en 1943, on imagine que le LSD pourrait soigner la schizophrénie, la dépression, l’addiction… Les services de renseignement s’y intéressent également. Par exemple, avec son programme secret et illégal MK-Ultra, la CIA expérimente le composé hallucinogène en tant que sérum de vérité et outil de manipulation mentale en pleine Guerre froide.

En outre, le LSD n’est pas encore illégal aux États-Unis. Mais puisqu’il alimente la contre-culture contestataire des années 1960, l’expérience ratée sera un prétexte de plus pour que le gouvernement l’interdise. «On pourrait dire que Tusko est mort sur l’autel de la science, […] pour avoir mis en garde contre les dangers de cette drogue pour les humains», relève un journaliste du quotidien canadien Calgary Herald, en décembre 1962. «Le LSD est utilisé par des personnes irresponsables pour provoquer des illusions passagères et des hallucinations visuelles très vives. Si ça peut tuer un éléphant, ça pourrait bien tuer ces abrutis», renchérit un confrère du journal américain The Spokesman-Review, en janvier 1963.

Deux poids, deux mesures… D’autant plus que les deux chercheurs de l’université de l’Oklahoma qui ont supervisé l’expérience, Louis Jolyon West –collaborateur de longue date de la CIA– et Chester M. Pierce, ne se sont pas cachés d’avoir déjà testé le psychotrope sur leurs propres organismes!

Et l’affaire n’allait pas s’arrêter là. En 1984, le psychologue états-unien Ronald K. Siegel reproduit l’expérience avec deux autres pachydermes. Mais cette fois, au lieu de leur injecter la dose, il ajoute la drogue à l’eau dont ses cobayes se désaltèrent. Miracle: pas d’overdose à déplorer! Leurs seuls symptômes sont un mouvement de balancier de gauche à droite, quelques barrissements aigus, puis ils reviennent à leur état normal en moins de vingt-quatre heures. Ronald K. Siegel a donc prouvé qu’on pouvait faire planer le plus gros mammifère terrestre. Un grand pas pour la science.


Source:

www.slate.fr

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