Dans l’actualité mondiale, les événements se succèdent à une vitesse extrêmement rapide, à tel point qu’un sujet d’actualité chasse très vite l’autre. Depuis quelques jours, avec le protocole d’accord annoncé puis signé par les États-Unis et l’Iran, afin de mettre fin durablement à la guerre au Moyen-Orient, le monde vit au rythme de l’espoir d’une rapide restauration de la liberté de navigation dans le golfe Persique et le détroit d’Ormuz et d’une reprise de la production d’hydrocarbures dans cette zone. À cette occasion, les débats se multiplient sur la difficulté des États-Unis de Donald Trump à atteindre leurs objectifs stratégiques, malgré une puissance économique et militaire sans commune mesure avec celle de l’Iran.
John D. Rockefeller mis au ban par Elon Musk
Mais ces faits ne doivent pas conduire à une fausse interprétation. Ce n’est pas la puissance américaine qui est en cause, mais l’incompétence de son président narcissique qui passe plus de temps à écrire des tweets louangeurs sur sa merveilleuse politique qu’à étudier ses dossiers. Dans le même temps, on a pu assister, le vendredi 12 juin, à l’incroyable introduction en Bourse de SpaceX, qui s’est propulsée d’emblée au sixième rang (et même momentanément à la cinquième place) des plus grandes capitalisations boursières mondiales, derrière cinq autres entreprises américaines.
Quant à la fortune de son principal actionnaire, Elon Musk, elle a atteint un niveau encore jamais atteint dans l’histoire moderne, à plus de 1.000 milliards de dollars. Même John D. Rockefeller (1839-1937), figure la plus symbolique du capitalisme des États-Unis et premier milliardaire en dollars de l’histoire, n’avait comparativement pas atteint un tel niveau de fortune.
Mais, au-delà des chiffres, il faut voir ce que recouvre cette réalité. Pour beaucoup de gens, surtout parmi ceux qui calculent leurs dépenses à l’euro près, une telle richesse peut faire rêver: c’est la possibilité de pouvoir acheter tout ce dont on a envie, sans avoir à compter. Si effectivement avoir une fortune aussi énorme signifiait seulement disposer d’un pouvoir d’achat illimité et pouvoir satisfaire tous ses caprices, cela serait tout à fait tolérable: seuls les envieux et les jaloux pourraient s’insurger.
Mais la réalité est beaucoup plus inquiétante. Ces chiffres montrent qu’un seul homme peut se permettre de contrôler des pans entiers de l’activité économique et éventuellement de racheter encore d’autres entreprises. D’une façon plus générale, la hausse des cours sur les marchés boursiers américains et l’enrichissement des actionnaires de ces firmes donnent à une poignée d’entrepreneurs et d’investisseurs un pouvoir décisif sur l’orientation de l’économie mondiale.
Le «rapport sur la justice mondiale» face à un accueil mitigé
C’est dans ce contexte que, le 4 juin dernier, le Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab) a publié son «rapport sur la justice mondiale» («Global Justice Report»), qui propose de «penser et construire un XXIe siècle plus juste, démocratique et durable».
Dans le petit monde des économistes, ce rapport a reçu un accueil mitigé. Pour beaucoup, l’équipe d’une quarantaine de chercheurs réunis autour du Français Thomas Piketty signe simplement une médiocre analyse socio-économique, destinée à promouvoir son idéologie égalitariste qui aurait pour principal effet de mener au déclin les pays qui auraient la funeste idée de s’engager sur cette voie.
«Le rapport sur la justice mondiale est désormais disponible», World Inequality Lab, 4 juin 2026.
Cette vision réductrice doit pourtant être nuancée. La petite équipe française Thomas Piketty-Gabriel Zucman n’est pas seule à prôner une plus forte imposition des plus hauts revenus ou des grandes fortunes. Il n’est pas inutile de rappeler que le taux marginal d’impôt sur le revenu s’établissait encore à 70% en 1980 avant d’être abaissé à 28% à la fin de l’ère Ronald Reagan, président des États-Unis entre 1981 et 1989.
Est-ce que les États-Unis de John Fitzgerald Kennedy (1961-1963) ou de Richard Nixon (1969-1974) étaient dirigés par des gauchistes irréalistes menant leur pays vers la paupérisation? Ne peut-on au contraire remarquer que la baisse des taux d’imposition sur les particuliers les plus aisés ou les entreprises, menée à travers le monde depuis les années 1980, a conduit les États à des niveaux d’endettement qui les fragilisent?
Inégalités de revenu, de richesse et de pouvoir
De même, il est possible de se poser des questions quand on constate, comme l’a montré une étude publiée en mai 2025 dans la revue Nature Climate Change, que les 10% de la population mondiale les plus aisés étaient à l’origine de près de la moitié des émissions de gaz à effet de serre. Le plus ridicule serait d’en tirer la conclusion qu’un appauvrissement généralisé serait un bienfait pour l’humanité. Mais il serait regrettable de ne pas s’interroger sur nos modes de production de richesse et sur la façon dont ces richesses sont réparties.
Le rapport sur la justice mondiale part d’un constat: les inégalités portent à la fois sur le revenu, la richesse et le pouvoir. Ce triple éclairage est important surtout si l’on pousse l’analyse jusqu’au troisième point: les inégalités peuvent aller jusqu’à fausser le fonctionnement de la démocratie. Même s’ils ne formulent pas clairement cette idée, nos concitoyens ont bien le sentiment qu’ils ne sont pas tous égaux et que leurs voix ne sont pas toutes entendues de la même façon: la baisse continue de la participation aux différents scrutins et le succès des thèses complotistes sont l’expression de ce malaise.
Une ambition immense
Pour atteindre leurs objectifs, les auteurs du rapport n’y vont pas par quatre chemins. L’ambition affichée est immense, puisqu’il s’agit à la fois de combattre les inégalités entre pays et à l’intérieur des pays. Le but est une convergence des revenus à la fin du XXIe siècle en amenant le niveau des pays pauvres vers celui des pays riches d’aujourd’hui, ce qui supposerait que les revenus des pays riches n’augmenteraient plus, ou à un rythme très faible.
Cela conduirait à un taux de croissance annuel très modeste du produit intérieur brut (PIB) par habitant en Amérique du Nord ou en Europe de l’ordre de 0 à 0,5% contre 3 à 4% dans les pays les plus pauvres. Dans tous les pays, la production se ferait en s’orientant rapidement vers les énergies décarbonées et en privilégiant les activités peu consommatrices d’énergie, la reforestation des territoires et des changements dans la production agricole et les habitudes alimentaires, avec notamment une moindre place accordée à la viande.
Pour s’assurer que les investissements nécessaires soient faits là où ils seraient les plus utiles à la collectivité, en particulier le climat, la santé et l’éducation, il serait créé un «Fonds de la justice mondiale», qui serait principalement alimenté dans un premier temps par un impôt mondial sur la fortune (avec un taux allant jusqu’à 20%) et un impôt mondial sur le revenu (avec un taux pouvant atteindre 90%), venant en plus des impôts nationaux. Les fonds ainsi collectés seraient investis par un «Fonds souverain mondial»; le produit des investissements de ce fonds deviendrait progressivement la ressource principale, tandis que les fortunes et les revenus les plus élevés se réduiraient.
Un nivellement qui serait brutal
À l’issue de ce processus, l’objectif serait d’avoir à l’intérieur de chaque pays une échelle des revenus allant de 1 à 5 et une échelle des patrimoines de 1 à 10. Le moins que l’on puisse dire est que le nivellement serait brutal…
Si l’on ajoute à cela que le fonctionnement de l’économie sur de telles bases supposerait une refonte des institutions monétaires internationales telles qu’elles ont été définies par les accords de Bretton Woods en 1944, avec la création d’une monnaie internationale qui serait gérée par une Banque centrale des Nations unies, on comprend tout de suite que cette ébauche de justice mondiale a de très fortes chances de rester à l’état de projet tout au long de ce XXIe siècle qu’il entend construire. On espère en tout cas que ses auteurs ne se font pas trop d’illusions et qu’ils n’imaginent pas les grands de ce monde dévorer les 136 pages de leur document en se disant que c’est cela qu’il faut faire et tout de suite…
Il est fréquemment observé que les économistes et sociologues français s’intéressent plus que d’autres à cette question des inégalités, mais il ne faudrait pas croire que c’est une passion exclusivement française.
L’intérêt de ce rapport est de montrer que la hausse des inégalités n’est pas une fatalité et qu’il existe des moyens de la contrer, tout en assurant à l’ensemble de la population mondiale un niveau de vie décent et en effectuant la transition énergétique et écologique nécessaire.
Il est fréquemment observé que les économistes et sociologues français s’intéressent plus que d’autres à cette question des inégalités, mais il ne faudrait pas croire que c’est une passion exclusivement française. Dans d’autres pays et dans des cercles qui ne se situent pas obligatoirement sur la gauche de l’échiquier politique, cette question a été assez fréquemment évoquée au cours des dernières années, pour une raison simple: la question se pose de savoir si des inégalités trop marquées ne risquent pas de freiner la croissance économique.
Les inégalités, frein à la croissance
En 2008 déjà, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) s’était intéressée à ce phénomène dans un long rapport intitulé «Croissance et inégalités: distribution des revenus et pauvreté dans les pays de l’OCDE». En 2012, ses économistes revenaient à la charge avec un autre rapport, «Toujours plus d’inégalité: pourquoi les écarts de revenus se creusent». On trouve confirmation de cette inquiétude dans une autre étude publiée par l’OCDE en 2018 («Inégalités de revenu: l’écart entre les riches et les pauvres»).
«Les inégalités sont graves et vont en s’aggravant, expose ce dernier rapport signé par Brian Keeley. Dans les années 1980, les 10% les plus riches dans les pays de l’OCDE gagnaient sept fois plus que les 10% les plus pauvres: ils en gagnent aujourd’hui près de dix fois plus. Si l’on ajoute le patrimoine et les autres formes de richesse, c’est pire encore: en 2012, les 10% les plus riches possédaient la moitié de la richesse totale des ménages et les 1% les plus riches en détenaient 18%, contre seulement 3% pour les 40% les plus pauvres.»
C’est un problème pour les plus pauvres, qui sont directement affectés par cette évolution, mais c’est aussi un problème pour l’économie tout entière. Ainsi que le constatait l’auteur: «L’augmentation des inégalités observée entre 1985 et 2005 dans dix-neuf pays de l’OCDE a coûté 4,7 points de pourcentage de croissance cumulée entre 1990 et 2010.»
Depuis cette date, la situation ne s’est pas améliorée, bien au contraire. Du fait de la croissance de la Chine et d’autres pays d’Asie du Sud-Est, les écarts entre pays ont été partiellement réduits (quoique la crise liée au Covid-19 ait interrompu ce processus), mais à l’intérieur des pays, le fossé a continué de se creuser. Dans son rapport social 2025, qui reprend des chiffres du Laboratoire sur les inégalités mondiales, l’ONU rappelait que, en 2021, la moitié de la population ne détenait que 2% de la richesse mondiale, tandis que les 10% les plus riches en détenaient 76% et que celle des milliardaires avait bondi depuis 2019.
«Est-il vrai que l’écart entre riches et pauvres est à son apogée?», Arte, 24 mai 2026.
Des ultrariches de plus en plus nombreux
Selon une étude publiée le 27 mai par le cabinet de conseil Boston Consulting Group, la richesse nette mondiale a augmenté de plus de 9% en 2025, pour atteindre 550.000 milliards de dollars en raison d’une augmentation des actifs financiers, qui s’explique notamment par la hausse des marchés boursiers. Résultat: il y a dans le monde près de 97.000 ultrariches, autrement dit des personnes qui possèdent plus de 100 millions de dollars d’actifs financiers. La majorité d’entre eux vivent aux États-Unis (37.000), on en trouve aussi plus de 11.000 en Chine, mais l’histoire ne dit pas combien d’entre eux sont membres du Parti communiste chinois…
Le symbole de cette course vers la richesse d’une minorité est évidemment le chiffre atteint par la fortune d’Elon Musk. Ce que l’on voit est la puissance que donne cette fortune. L’entrepreneur multimilliardaire n’a pas tardé à en apporter la confirmation: SpaceX s’apprête à absorber une entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle (IA), Cursor, pour 60 milliards de dollars, grâce à un échange d’actions. Et c’est là que l’on mesure l’importance de la Bourse: plus le cours de l’action de votre entreprise est élevé, plus facilement vous pouvez mettre la main sur d’autres entreprises en payant en actions. La valorisation très élevée des entreprises américaines de haute technologie leur permet ainsi d’élargir en permanence leur périmètre d’activité.
En interdisant à la firme états-unienne Anthropic de vendre à des entreprises étrangères les versions les plus performantes de ses modèles d’IA, Donald Trump a montré très clairement qu’une trop grande concentration de la puissance financière et technologique risque d’être très dangereuse quand un chef d’État la met au service du pouvoir politique. Les multiples déclarations des gourous de la technologie américaine sur leur vision de l’organisation sociale suscitent par ailleurs beaucoup d’inquiétude quant à l’avenir de nos démocraties.
L’heure est davantage à la confrontation qu’à la coopération
Pour toutes ces raisons, il est important que des économistes réfléchissent à ce que pourrait être un monde plus juste, démocratique et durable. Mais il ne faut pas se leurrer: l’impact de ces travaux risque d’être faible. Des voix allant dans ce sens se font parfois entendre, même aux États-Unis. À propos d’Elon Musk, on a pu voir la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, affirmer qu’un impôt sur la fortune serait nécessaire.
Elon Musk just became the world’s first trillionaire.
The typical American household would have to work more than 11 MILLION years to make Elon Musk’s level of wealth.
We need a wealth tax.
— Elizabeth Warren (@SenWarren) June 12, 2026
«Elon Musk vient de devenir le premier billionnaire au monde. Le ménage américain moyen devrait travailler plus de 11 MILLIONS d’années pour atteindre le niveau de richesse d’Elon Musk. Nous avons besoin d’un impôt sur la fortune.»
Tout en restant très classique et libéral, l’économiste américain Edmund Phelps, prix Nobel d’économie en 2006, décédé le 15 mai 2026, se montrait inquiet face au risque de confiscation de la liberté d’entreprendre face aux grands établissements financiers et industriels et défendait l’idée d’une taxation des plus riches. Mais ces idées sont loin d’être partagées et, au niveau international, l’ambiance est plus à la confrontation qu’à la coopération.
Les commentaires positifs sur la dernière réunion du G7 à Évian-les-Bains (Haute-Savoie), notamment sur l’évolution de la position de Donald Trump à propos de la guerre en Ukraine, ne doivent pas faire oublier que cette unanimité de façade n’a pu être obtenue qu’en mettant sous le tapis les dossiers les plus épineux, comme le changement climatique. Et la question de la lutte contre les déséquilibres macroéconomiques est très loin de pouvoir trouver une solution, tant les positions des grands blocs –États-Unis, Chine et Europe– restent divergentes (y compris au sein même de l’Union européenne). Alors, la construction d’un nouveau monde pour la fin du XXIe siècle…
Source:
www.slate.fr


