Les voyants l’imaginent souvent à partir de leurs propres peurs : le noir, la dépendance, la perte, l’enfermement. Or les personnes aveugles et déficientes visuelles disent souvent tout autre chose. Elles racontent un autre rapport au monde, qui peut passer par les sons, le toucher, les trajets, les repères dans l’espace, la voix ou la présence des autres. Mais cette autre manière d’habiter le monde se heurte aussi à un regard extérieur souvent excluant, et à une société construite pour ceux qui voient : les rues, les transports, les livres, les démarches, l’école, l’université, l’accès à la connaissance ou au travail. Et si, en réalité, la question se retournait aussi contre nous ? Ne sommes-nous pas, nous voyants, souvent indifférents au monde qui nous entoure, comme si nous avions fini par banaliser ce que nous avons sous les yeux ? Alors, comment les personnes aveugles et déficientes visuelles nous apprennent-elles à voir le monde autrement ?
La cécité est trop souvent réduite à une absence d’images ou à une pathologie du manque. En s’appuyant sur les travaux du théologien John Hull, Michel Terestchenko démontre que cette condition offre une expérience radicalement différente du monde. Le philosophe indique que “les aveugles ont une capacité à être présents au monde et à le percevoir avec une intensité probablement supérieure même à celle que les voyants ont”.
L’intermittence et la fragilité du monde
Pour une personne aveugle, la permanence du monde ne peut plus être tenue pour acquise. La disparition de la vue induit une forme de précarité ontologique où le monde apparaît et disparaît au rythme des perceptions sonores ou tactiles. Ce phénomène, que Michel Terestchenko qualifie d’intermittence, impose une attention constante et souligne la fragilité de notre rapport au réel, loin de la certitude visuelle des voyants.
Pour Michel Terestchenko, le problème le plus difficile que rencontrent les personnes aveugles, “ce n’est pas tant la perte de la vue elle-même, qui est évidemment une expérience redoutable, que le regard des autres”. Il raconte qu’il a rencontré de nombreuses personnes aveugles “qui ont mis très longtemps, des années parfois, avant d’accepter de sortir dans la rue avec une canne” par peur de « se sentir stigmatisées”.
Pour aller plus loin :
Michel Terestchenko, « Voir le monde autrement. La cécité expliquée aux voyants ou à ceux qui se croient tels », La Découverte, 2026
Source:
www.radiofrance.fr


