Tout le monde a déjà vu cette représentation de l’évolution humaine sous forme d’une procession de silhouettes qui, les unes après les autres, se redressent en une progression linéaire vers Homo sapiens. C’est la « parade des Hominines », une image apparue vers la fin des années 1970 et beaucoup publiée dans les livres, les manuels scolaires, relayée par les médias ou des expositions. « Quand j’étais étudiant, on connaissait cinq ou six hommes fossiles, aujourd’hui il y en a une trentaine », rappelle le paléoanthropologue et professeur au Collège de France Jean-Jacques Hublin. Ces découvertes ont permis de montrer que l’image est scientifiquement erronée. Plusieurs espèces d’hominines ont coexisté et plutôt que de parade, il faudrait parler de « buisson », avec plusieurs ramifications dans tous les sens. C’est « un paysage évolutif plus riche – et plus incertain », comme le dit l’exposition « Préhistoire, entre utopie et réalité », au Collège de France jusqu’au 19 juillet 2026.
Biais, simplismes et caricatures
Jean-Jacques Hublin assure le commissariat scientifique de ce parcours original et mettant en avant uniquement des pièces prêtées, le Collège de France n’ayant pas de collection propre. Il aborde en effet un sujet mal connu : celui de la difficulté qu’a eu la préhistoire à s’imposer comme discipline scientifique légitime, à la suite de Jacques Boucher de Perthes, et des difficultés qu’elle a eues ensuite à se départir de nombre de représentations faussées, simplistes voire carrément caricaturales.
Jean-Jacques Hublin lors de la présentation de l’exposition dont il est commissaire scientifique. Crédits : Patrick Imbert/Collège de France
Le domaine a en effet vite donné lieu à un « exotisme préhistorique » véhiculé par les écrivains, les peintres. Voire les scientifiques eux-mêmes. A l’exposition universelle de 1889, à Paris, la section « Histoire du travail et des sciences anthropologiques » présentait un diorama grandeur nature censé montrer « l’homme de Cro-Magnon façonnant les premières œuvres d’art ». Au risque de dramatiser et de figer la scène dans des certitudes du moment et des présupposés.
En témoigne La fuite devant le mammouth peint par Paul Jamin en 1885 et prêté par le musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye. « Le visiteur ne reverra jamais les peintures que l’on montre dans cette exposition parce qu’elles restent très difficiles à faire sortir », relève fièrement Jean-Jacques Hublin devant le tableau. Le problème se pose encore de nos jours, avec les reconstructions anatomiques de la plasticienne Elisabeth Daynès, qui donnent un regard, des expressions, donc potentiellement des émotions, à Lucy, Toumaï ou Neandertal.

Une oeuvre de la plasticienne Elisabeth Daynès pour interroger nos visions de la préhistoire. Crédits : Patrick Imbert/Collège de France
L’exposition explore ainsi les errements des uns et des autres, dans le cadre d’espaces thématiques. Sur la vision de la femme par exemple. Les pionniers de la préhistoire étant des « aristocrates ou bourgeois (…) propriétaires terriens, magistrats, instituteurs, médecins, prêtres ou militaires » du 19e siècle, ils ont contribué à propager des représentations très éloignées de toute idée d’émancipation. Les hommes à la chasse, la femme aux tâches domestiques avec les enfants dans la caverne.
Heureuse ou terrible préhistoire ?
La notion d’art préhistorique est, elle aussi, longtemps restée cantonnée aux objets paléolithiques gravés, les experts de la discipline ayant du mal à reconnaître l’authenticité des grottes ornées, trop monumentales, selon eux, pour avoir été le fait d’humains si anciens. D’où des polémiques célèbres comme celle de la grotte d’Altamira en Espagne dans les années 1880.

L’art pariétal a fait l’objet de vives controverses entre spécialistes. Crédits : Patrick Imbert/Collège de France
Le passage le plus emblématique de l’exposition reste sans doute ces deux panneaux en vis-à-vis, opposant deux clichés : l’ »heureuse préhistoire » versus la « terrible préhistoire ». « Dans les années 1970, il y a eu une bascule d’une vision d’enfer à celle d’un paradis perdu », raconte Jean-Jacques Hublin. On voit ainsi d’un côté une période hostile et brutale où la faim et le froid le disputent à la sauvagerie. Il s’agit là d’une vision ancrée dans la deuxième moitié du 19e siècle, époque de progrès technique et industriel pour qui tout ce qui a eu lieu avant n’était que barbarie. De l’autre côté, la description quasi-idyllique d’une vie nomade et égalitaire, proche de la nature, héritage des idéaux des années 1960 et du début de l’écologie. Aucune des deux visions n’est vraie, la réalité est évidemment plus complexe et nuancée. « Le récit sur les origines ne peut pas être neutre », concède Jean-Jacques Hublin. Mais les images ont la vie dure. La massue est devenue l’arme préhistorique par excellence. Pourtant, aucun exemplaire n’en a jamais été découvert.
Informations pratiques :
Préhistoire, entre utopie et réalité. Jusqu’au 19 juillet 2026.
Collège de France, 11 place Marcelin Berthelot, Paris.
Source:
www.sciencesetavenir.fr


