Avertissement: cet article contient des propos susceptibles de choquer, tenus par des auteurs d’agressions sexuelles sur des enfants.
Les chercheurs tentent depuis longtemps de répondre à une question: pourquoi certains hommes commettent-ils des violences sexuelles sur des enfants? Nous avons récemment tenté d’apporter des éléments de réponse. Dans la plus vaste étude jamais réalisée sur les récits d’auteurs d’agressions sexuelles sur des enfants, nous avons analysé de manière systématique les témoignages de près de 700 hommes adultes issus de trente-neuf études différentes, afin de comprendre comment ils expliquent et justifient leurs actes.
Des révélations saisissantes
Les hommes concernés étaient âgés de 18 ans et plus et venaient du monde entier, de la Norvège à la Nouvelle-Zélande, du Malawi au Brésil. Nous cherchions à comprendre ce que les récits des agresseurs pouvaient nous apprendre sur la prévention des violences sexuelles sur enfants.
Leurs témoignages variaient considérablement. Certains invoquaient la consommation de drogues ou d’alcool, ou encore les mauvais traitements qu’ils avaient eux-mêmes subis durant leur enfance. D’autres affirmaient être à la recherche d’expériences sexuelles nouvelles, excitantes ou risquées. D’autres encore déclaraient être «amoureux» de l’enfant ou chercher à l’«éduquer». La manière la plus fréquente dont les auteurs expliquaient leur comportement consistait à présenter leurs victimes comme des participantes consentantes à l’activité sexuelle.
«Elle jouait les petites séductrices dans toute cette histoire. […] Je me suis vraiment laissé piéger.»
Dans les cas les plus choquants, certains auteurs de violences sexuelles se décrivaient eux-mêmes comme les victimes malheureuses des prétendues manœuvres sexuelles de leurs victimes –le plus souvent des filles– qu’ils qualifiaient de «séductrices» ou de «provocatrices». Ainsi l’un d’eux affirmait: «Elle jouait les petites séductrices dans toute cette histoire. […] Je me suis vraiment laissé piéger.»
Bien entendu, les enfants ne peuvent pas consentir à une activité sexuelle avec des adultes. Surtout, même si la victime avait été adulte, les prétendues preuves de «consentement» avancées par les auteurs étaient extrêmement fragiles. Elles se limitaient généralement à l’absence de résistance physique explicite ou vigoureuse.
La violence comme vengeance
La vengeance constituait une autre explication fréquemment avancée pour justifier les faits. Dans l’immense majorité des cas, les auteurs désignaient leur partenaire adulte –une femme– comme la véritable cible de leur comportement de représailles. En d’autres termes, ils s’en prenaient à un enfant pour se venger de sa mère.
Selon leurs récits, cette vengeance était motivée par le fait que leur partenaire ne se conformait pas à leur conception traditionnelle de la féminité ou ne remplissait pas, à leurs yeux, de manière satisfaisante son rôle de compagne amoureuse et sexuelle, et/ou de mère et maîtresse de maison.
L’un des auteurs l’explique de la sorte: «Il y a eu plusieurs fois où j’ai abusé de [ma belle-fille] parce que j’étais en colère […] contre [ma femme parce qu’elle] […] ne faisait pas le ménage. Elle laissait le chien faire ses besoins dans la maison et personne ne nettoyait derrière lui.»
Dans les récits des auteurs, les partenaires féminines adultes étaient censées être sexuellement disponibles exclusivement pour eux, au moment, à l’endroit et de la manière qu’ils souhaitaient. Dans quelques cas, les agresseurs prétendaient être amenés à perpétrer leurs crimes en raison de leur désir de certaines pratiques sexuelles ou de certaines mises en scène du corps que leur partenaire adulte refusait de reproduire.
La colère et les prétendus «droits»
Les auteurs présentaient parfois l’enfant victime comme méritant les agressions subies, affirmant que leurs actes étaient la conséquence de la colère qu’ils éprouvaient à l’égard de l’enfant. Par exemple, certains auteurs se disaient en colère parce que leurs victimes ne correspondaient pas à leurs attentes en matière de «féminité» ou ne faisaient pas preuve d’une soumission jugée suffisante. Ainsi, l’un d’eux a déclaré: «Elle ne se comportait pas comme la gentille petite fille qu’elle était censée être.»
Fait essentiel, les raisons invoquées par ces hommes pour expliquer leur colère envers les enfants victimes reprennent les mêmes schémas que ceux qu’ils mobilisent pour justifier leur colère envers les femmes adultes. Les auteurs faisaient fréquemment appel à un prétendu «droit» à l’activité sexuelle pour expliquer leurs actes et se plaignaient du manque d’accès sexuel à leurs partenaires adultes.
Ils présentaient dans le même temps leurs victimes comme sexuellement dociles et constamment disponibles sexuellement, mettant à nouveau en avant leur conviction d’avoir droit à des relations sexuelles et leur indifférence à l’égard du fait qu’un enfant ne peut pas être consentant.
«Je ressentais un besoin de […] satisfaction sexuelle et pour cela, il me fallait une femme.»
Par rapport aux études précédentes, nous avons observé une présence plus fréquente et plus prononcée des schémas de pensée patriarcaux dans les récits des auteurs. Les travaux de recherche avancent souvent que les hommes commettent des violences sexuelles sur des enfants en raison de «conflits conjugaux» ou de «tensions au sein du foyer». Cependant, cette interprétation semble édulcorer ce que révèlent les propres récits des auteurs, lesquels mettent souvent fortement en avant leur colère, leur logique de représailles et un sentiment inébranlable de droit masculin à l’accès sexuel.
L’insistance des auteurs sur le prétendu «consentement» des enfants est éclairante à cet égard. Dans les relations sexuelles avec des femmes adultes, ces hommes considèrent leurs partenaires comme des «gardiennes de l’accès au sexe» («gatekeepers»), c’est-à-dire comme les personnes chargées de résister à leurs avances lorsqu’elles ne consentent pas.
Bien que cette représentation concerne à l’origine les femmes adultes, les hommes de notre étude considéraient fréquemment les femmes et les enfants comme appartenant à une même catégorie de personnes subordonnées. En effet, nombre des auteurs étudiés effaçaient la distinction entre les filles et les femmes adultes, affirmant par exemple: «Je ressentais un besoin de […] satisfaction sexuelle et pour cela, il me fallait une femme.»
Mieux former et mieux agir: un enjeu crucial
Nos résultats soulignent donc la nécessité, pour les décideurs publics et les professionnels concernés, de renforcer les efforts visant à lutter contre la misogynie, le sentiment de droit masculin à l’accès sexuel et les privilèges patriarcaux.
Il demeure essentiel de combattre les mythes sur le viol –ces fausses croyances concernant les violences sexuelles, leurs auteurs et leurs victimes– ainsi que l’adhésion à ces croyances erronées. Si ces mesures visent généralement à prévenir les violences sexuelles commises contre les femmes adultes, notre analyse suggère qu’elles pourraient également contribuer à prévenir les violences sexuelles sur les enfants.
![]()
Kelly Richards est professeure à la faculté de justice de l’université de technologie du Queensland (Brisbane, Australie).
Emma Hussey est criminologue, chargée de cours et chercheuse à la faculté de justice de l’université de technologie du Queensland (Brisbane, Australie).

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Source:
www.slate.fr


