
Philippe Drobinski. Crédits : Ecole polytechnique
Sciences et Avenir : Pourrons-nous réellement nous adapter à l’ensemble des changements à venir ?
Philippe Drobinski : Difficile de répondre. L’adaptation, qui consiste à gérer les risques déjà présents, est devenue une nécessité. Le changement climatique est engagé et le réchauffement va se poursuivre au moins sur les dix prochaines années, parce qu’on ne va pas réussir à complètement couper les émissions de gaz à effet de serre, en tout cas pas suffisamment radicalement. Cela va entraîner de multiples aléas : vagues de chaleur, sécheresses, tempêtes, inondations, élévation du niveau de la mer, fonte des glaciers.
L’adaptation ne peut pas remplacer l’atténuation, qui est l’action la plus simple. Une fois émis dans l’atmosphère, les gaz à effet de serre se dispersent rapidement à l’échelle de la planète et leur impact est global et mesurable. Seule l’atténuation permettra de limiter l’ampleur des risques futurs, car plus le réchauffement s’intensifie, plus les contraintes d’adaptation deviennent fortes, coûteuses et parfois difficiles à soutenir.
« Les conséquences d’un aléa climatique se propagent à travers les multiples interdépendances de nos sociétés »
La question de l’adaptation est-elle plus compliquée ?
Oui, notamment parce que cela comporte une dimension beaucoup plus territoriale. Une crue affecte un territoire précis. De même, si les canicules peuvent avoir une empreinte plus étendue, elles touchent des régions identifiées. Les enjeux d’adaptation sont donc ancrés dans les réalités locales. Mais les conséquences d’un aléa climatique se propagent à travers les multiples interdépendances de nos sociétés. On parle d’effet de « ruissellement » géographique.
Prenons l’exemple d’une infrastructure critique, comme un hôpital ou une centrale nucléaire, conçue pour résister physiquement à des tempêtes, des précipitations intenses, etc. Elle reste cependant vulnérable aux perturbations de son environnement, car elle dépend des réseaux d’eau, d’énergie, de transport, d’approvisionnement ou encore des accès routiers. Si le territoire est inondé, les employés ne vont pas pouvoir venir travailler ; ils vont devoir aller chercher les enfants parce que l’école est inondée, etc. La cartographie de la vulnérabilité est cependant complexe à réaliser, car il y a une multitude d’acteurs, de réseaux et d’interdépendances à recenser.
Il existe également un « ruissellement sectoriel ». Un même événement climatique peut affecter simultanément de nombreux secteurs d’activité. Une sécheresse, par exemple, engendre des problématiques d’approvisionnement en eau, d’effondrement des rendements agricoles, de baisse de la production hydroélectrique, voire des contraintes sur le fonctionnement des installations nucléaires.

Inondations en Australie en 2022. Crédits : WILLIAM WEST / AFP
Cela soulève-t-il des questions de conflits d’usage ?
Oui. La ressource en eau l’illustre bien. En période de sécheresse, chaque acteur cherche à sécuriser son accès à l’eau. Les bassines destinées à l’irrigation en constituent un exemple : les agriculteurs veulent prélever de l’eau l’hiver pour pouvoir passer l’été. Mais cette ressource est également nécessaire pour préserver les débits des cours d’eau l’été pour soutenir la production hydroélectrique. Ce sujet est central pour EDF, dont 80% de la production électrique repose sur le nucléaire et l’hydroélectricité.
Les arbitrages à mettre en œuvre nécessitent du dialogue, de l’ouverture, et une capacité à construire des solutions créant des bénéfices partagés, ce qui est loin d’être évident. Comme l’a souligné Thomas Pelte, de l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse, lorsque l’ensemble des acteurs concernés est réuni autour de la table pour discuter des problématiques d’eau, chacun reconnaît l’importance du sujet. Cependant, lorsqu’il s’agit de définir des priorités, d’organiser les usages, chacun se croit prioritaire.
L’ensemble de nos systèmes économiques doit désormais intégrer le risque climatique. Comment cela a-t-il été abordé par les intervenants ?
Du côté de l’entreprise de construction Vinci et d’EDF, la question du travail en extérieur a été mise en avant, car cela expose les salariés aux épisodes de fortes chaleurs. Quels sont les équipements et vêtements adaptés, comment organiser les horaires, les rotation d’équipes ?
Ce qui est particulièrement frappant, du côté d’EDF, c’est que la question de la chaleur recouvre un enjeu plus méconnu : les fortes températures diminuent nos capacités cognitives, et cela a un impact dans le cas d’infrastructures critiques comme les centrales nucléaires. L’exploitation d’une centrale repose sur des décisions complexes, prises par des opérateurs dont les actions peuvent avoir des conséquences dramatiques.
Cela a conduit EDF à développer des dispositifs d’analyse et de suivi de certains agents nuit et jour par fortes chaleurs, pour surveiller leur qualité de sommeil, afin de s’assurer qu’ils peuvent exercer leurs responsabilités dans des conditions de sécurité et de sûreté.
Et pour les systèmes sociaux ?
La question de la chaleur et des gestes de prévention a également été abordée par Agnès Verrier, épidémiologiste à Santé Publique France, qui a souligné l’évolution de leur dispositif de surveillance, qui ne se limite plus au suivi des seules périodes de canicule, mais assure un monitoring continu des épisodes de chaleur tout au long de l’année. Car il fait généralement plus chaud et les vagues de chaleur sont plus fréquentes, comme on l’a vu ces dernières semaines. Les services de santé publique observent alors une hausse des passages aux urgences, même dans des situations qui ne sont pas caniculaires.
« Favoriser la circulation de l’air en ville, avec des espaces plus ouverts »
Comment s’adapter en ville et dans nos habitats ?
Sylvain Mondon, directeur régional Ile-de-France à Météo-France, a introduit la question des îlots de chaleur urbains. Cela renvoie à des problématiques d’aménagement du territoire et d’architecture urbaine, avec notamment des solutions « passives », simples, telles que l’usage de protections solaires – volets, stores, casquettes de fenêtres. Selon lui, il faut aussi favoriser la circulation de l’air en ville, avec des espaces plus ouverts. Ce qui a suscité une question : ne faudrait-il pas mieux avoir des bâtiments très rapprochés pour avoir de l’ombre ? Dans les villes médiévales du sud, il fait bon parce qu’elles ont de toutes petites rues, dans lesquelles le soleil ne pénètre pas.

Sarlat-la-Canéda, capitale du Périgord noir, aux confins des causses du Quercy. Cette cité historique offre des rues ombrées et fraîches. Crédits : PHILIPPE ROY / PHILIPPE ROY / AURIMAGES VIA AFP
Laurent Arnaud, directeur du département des bâtiments durables du Cerema, a quant à lui préconisé d’associer atténuation et adaptation, grâce à l’utilisation de matériaux décarbonés dans la construction des bâtiments.
Et sur les côtes, alors que le niveau de la mer s’élève ?
Quentin Lucas, chef de projet adaptation au changement climatique de la commune de Miquelon-Langlade, à Saint-Pierre-et-Miquelon, a exposé un sujet très sensible : la relocalisation des populations exposées aux risques côtiers. Son retour d’expérience était d’autant plus instructif qu’il concernait un territoire composé de petites communautés de quelques centaines d’habitants, où les habitants construisent eux-mêmes leurs maisons.
Une première tentative avait été lancée lors de la visite du président François Hollande. Cette démarche avait été perçue comme imposée, sans concertation avec les acteurs locaux, ce qui avait soulevé des résistances. Un ministre est ensuite revenu, avec une approche plus concertée, ce qui a permis de dépasser rejet et incompréhension des habitants, pour faire émerger un intérêt collectif.
Le Fonds Barnier (officiellement appelé « Fonds de prévention des risques naturels majeurs », il s’agit d’un dispositif créé en 1995 pour financer la prévention des catastrophes naturelles, ndlr) a également joué un rôle important en payant une partie des opérations de relocalisation et les indemnisations des personnes concernées. Aujourd’hui, il y a à Saint-Pierre-et Miquelon un projet de relocalisation, qui a réussi à lever un certain nombre de verrous, notamment générationnels. Les jeunes qui veulent s’installer peuvent continuer à construire leur logement dans de nouvelles zones constructibles. Pour les habitants plus âgés, le Fonds Barnier a facilité les relocalisations. Il a fallu pour cela que la population s’approprie cette politique de relocalisation.
Qu’en est-il à l’échelle internationale ?
L’adaptation au changement climatique dépasse les frontières. Pour prévenir des crues, une action en Belgique peut accroître le risque d’inondation aux Pays-Bas. Les stratégies doivent être pensées à l’échelle des bassins versants et non à l’échelle nationale.
Cela s’applique aux feux de forêt. Leur gestion nécessite une coopération entre États, tant pour la prévention que pour les moyens d’intervention. Les infrastructures et les réseaux étant interconnectés, une perturbation localisée se répercute plus largement. C’est ce qu’on a observé lors du black-out de juillet 2025 en Espagne, avec un effet cascade sur le réseau électrique.
Les niveaux d’exposition aux risques climatiques varient d’un pays à l’autre, tout comme les capacités financières, techniques et institutionnelles permettant de mettre en œuvre des stratégies d’adaptation. Il y a donc un besoin de coordination, de partage d’expériences et d’harmonisation des approches à l’échelle européenne. Harmonisation ne devant pas être confondue avec uniformisation.
Depuis 2018, date à laquelle a été adoptée la première réglementation sur la gouvernance de l’Union de l’énergie et de l’action pour le climat, la question de l’adaptation au changement climatique a pris une place croissante au niveau européen. Il y a aujourd’hui le projet d’accompagner 150 régions et communautés européennes volontaires vers la résilience climatique d’ici 2030. Une échéance à très court terme. Ces territoires serviront ainsi de laboratoires pour les solutions de résilience climatique.
Enfin, il y a un intérêt croissant des pays scandinaves, dont la Suède, pour les expériences des pays du sud de l’Europe en matière de gestion des sécheresses et des incendies de forêt. Les projections montrent que ces régions pourraient être confrontées au cours des prochaines décennies à des conditions proches de celles actuellement observées dans des territoires plus méridionaux.
« La mal-adaptation peut être de deux natures »
Comment évalue-t-on l’efficacité réelle de ces mesures d’adaptation ?
Nous avons pour cela une difficulté majeure : une partie des bénéfices associés à l’adaptation ne correspond pas directement à une mesure de son efficacité, mais plutôt à des bénéfices indirects. Lorsqu’on installe, par exemple, une voie ferrée adaptée à des températures plus élevées, on améliore également la performance de l’infrastructure. Nous manquons de données, de méthodes permettant d’évaluer l’efficacité de l’adaptation. Cela suppose d’observer le comportement des solutions face à un phénomène climatique extrême, qui ne s’est pas encore produit.
N’y a-t-il pas un risque de mise en place de mesures qui peuvent finalement créer de nouveaux problèmes ou devenir inefficaces à long terme ?
La mal-adaptation peut être de deux natures. D’une part, c’est l’option court-termiste : une mesure qui a un sens aujourd’hui et qui n’en aura pas dans un climat plus chaud. Prenons l’exemple des mégabassines, qui permettent aux agriculteurs de sécuriser l’accès à l’eau pendant les périodes sèches. Dans certaines régions déjà confrontées à des sécheresses importantes, comme le Maroc ou certaines zones d’Espagne, ils sont complètement revenus dessus, parce qu’elles sont à sec.
La deuxième source de mal-adaptation vient du caractère intersectoriel du changement climatique. Une solution peut être bénéfique pour un secteur donné tout en générant des effets négatifs pour d’autres acteurs.
Par exemple ?
La mégabassine, à nouveau. Une augmentation des prélèvements pour l’irrigation agricole peut accentuer les tensions sur une ressource qui doit permettre l’alimentation en eau potable, la préservation des milieux naturels ou la production énergétique. Pour l’instant, il n’y a pas encore de conflit majeur. Mais dans 30 ans ou 40 ans, la mégabassine n’aura aucun sens. Piloter l’adaptation impose un travail de prospective pour éviter les impasses futures.
Source:
www.sciencesetavenir.fr


