C’est peu probable, en réalité. Mais pour bien comprendre la démarche des chercheurs, il faut revenir sur leurs travaux précédents. Jusqu’en 2024, on pensait qu’il n’y avait que deux sortes de pierres sur le site : les plus grosses, formant les linteaux, sont des blocs de sarsen d’origine locale, mais les plus petites, désignées sous le terme de « pierres bleues » (bluestones), proviennent du Pays de Galles.
La pierre d’autel, au centre, était considérée comme une bluestone jusqu’à ce que l’équipe dirigée par le géochimiste Anthony Clarke de l’université de Curtin, en Australie, démontre qu’elle vient du Bassin des Orcades, en Écosse, à 750 kilomètres de Stonehenge. Elle est constituée de grès rouge ancien datant de la période du Devensien, c’est-à-dire de la dernière période glaciaire.
Plan de Stonehenge avec la provenance de tous les mégalithes mis au jour. Crédits : Clarke et al., 2026, JQS
Les bluestones n’ont pas été transportées par un glacier
Pour expliquer le déplacement des bluestones, certains ont envisagé qu’elles aient été transportées par un glacier vers la plaine de Salisbury lors d’une période de glaciation. Mais dans une étude publiée un peu plus tôt cette année, l’équipe d’Anthony Clarke a réfuté cette hypothèse en démontrant l’absence de résidus détritiques de pierres bleues dans les sédiments fluviaux de la plaine de Stonehenge.
À présent que l’on sait que la pierre d’autel n’est pas une bluestone, et qu’elle vient d’encore plus loin que le Pays de Galles, la même hypothèse est-elle envisageable pour ce mégalithe – sachant par ailleurs qu’il pèse six tonnes et mesure presque cinq mètres de long et un mètre de large ?
Le nord-est de l’Écosse serait la région d’origine de la pierre d’autel
Pour le savoir, les auteurs ont tout d’abord affiné la provenance de la pierre d’autel, « une tâche colossale, car le bassin des Orcades s’étend sur 5.000 à 10.000 km² et atteint jusqu’à 4 km d’épaisseur » à certains endroits, reconnaissent-ils dans le Journal of Quaternary Science. Ils savent déjà que les Orcades elles-mêmes (Orkney Islands) sont exclues comme lieu d’origine, et leurs analyses basées sur la datation des zircons (silicate présent dans de nombreuses roches) de la pierre d’autel définissent le nord-est de l’Écosse, et plus précisément la région de Sarclet, comme la plus proche.

Affleurements de grès rouge ancien en Écosse. Les couleurs indiquent le degré de similitude avec la pierre d’autel de Stonehenge. Crédits : Clarke et al., 2026, JQS
Dans quelle direction les glaciers ont-ils dérivé dans cette région ?
À partir de cette zone source, il reste à modéliser la dérive potentielle de glaciers au cours de la dernière glaciation. D’après leurs expérimentations, il est impossible que des blocs de roche aient pu être transportés par un glacier vers le sud jusqu’à la plaine de Salisbury, mais une dérive vers le sud-est par étapes est envisageable jusqu’au Dogger Bank.
« Le niveau de la mer était bien plus bas au cours du dernier maximum glaciaire, car une grande quantité d’eau était emprisonnée dans les calottes glaciaires, explique Anthony Clarke à Sciences et Avenir. Les zones aujourd’hui submergées par la mer du Nord étaient alors des terres émergées ou des plaines de faible altitude. Le Dogger Bank est le vestige le plus connu de ce paysage disparu, souvent appelé Doggerland. À mesure que la glace fondait, le niveau de la mer s’est élevé et ces zones ont été progressivement inondées, en particulier au début de l’Holocène. »
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Le Dogger Bank était un relief bien visible avant l’élévation du niveau de la mer
Selon des estimations, le Dogger Bank est sans doute resté émergé au-dessus du niveau de la mer jusqu’à environ 9000-8000, voire jusqu’à 7000 ans avant notre ère. Dans la mesure où ce banc de moraines se trouve à 400 kilomètres au nord-est de Stonehenge, le bloc de grès en aurait été plus proche, mais il aurait tout de même fallu le transporter ensuite jusqu’à Salisbury.
La situation sur le Dogger Bank implique donc une « histoire plus complexe » du transport de la pierre, soulignent les auteurs. D’autant que Stonehenge n’a été érigé que vers 5000 avant notre ère, ce qui signifie que la roche aurait été déplacée plusieurs millénaires avant d’y arriver.

Dispersion modélisée des blocs erratiques de grès rouge ancien provenant du bassin des Orcades par l’écoulement glaciaire de la calotte glaciaire anglo-irlandaise au cours du Devensien supérieur (vers 7000 avant notre ère). Les voies de transport potentielles sont indiquées par des flèches. Crédits : Clarke et al., 2026, JQS
Un transport échelonné sur différentes périodes ?
Même si le Dogger Bank a pu représenter un repère topographique, peut-être investi d’une signification culturelle, sa distance par rapport à Stonehenge et le caractère très hypothétique de la dérive dans cette direction affaiblissent donc l’hypothèse d’un transport par la glace.
Ce qui conduit les chercheurs à la remettre en question : « Le déplacement de blocs de grès depuis le nord-est de l’Écosse vers le sud, en direction de la mer du Nord, est en principe géologiquement possible, mais notre modélisation suggère que ce n’est pas un itinéraire convaincant pour acheminer la pierre de l’autel jusqu’à la plaine de Salisbury, nous confirme Anthony Clarke. La plupart des voies de glissement de glace plausibles éloignent au contraire ces matériaux du sud de la Grande-Bretagne ».
« Le transport humain est l’explication la plus probable »
Conclusion : pour étayer ce scénario, il faudrait préciser plus encore la source exacte de la pierre d’autel ; « cependant, à moins que la source ne soit déplacée de manière significative, notre conclusion générale resterait sans doute la même : le transport humain est l’explication la plus probable », affirme le géochimiste.
Mais cette seconde alternative n’est pas plus facile à prouver, car elle reposerait sur des capacités logistiques de premier ordre pour déplacer le mégalithe sur des centaines de kilomètres par voie maritime ou terrestre.
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Des liens à longue distance dès la préhistoire
On sait cependant qu’il existait des liens entre communautés du nord et du sud de la Grande-Bretagne néolithique : « Les personnes, les objets et les idées circulaient sur de longues distances, argumente Anthony Clarke. On peut citer le transport de haches en pierre depuis certaines carrières, les traditions communes en matière de construction de monuments, la diffusion de styles de poterie, ainsi que des preuves génétiques et isotopiques attestant de la mobilité et des contacts entre des communautés éloignées. Cela suggère que les groupes néolithiques disposaient des réseaux sociaux, de la motivation et des capacités techniques nécessaires pour déplacer des pierres importantes sur de très longues distances. »
Mais pour étayer cette hypothèse, il faudra rechercher des preuves archéologiques le long des itinéraires de transport possibles, afin de déterminer, y compris de manière expérimentale, si un mégalithe aurait pu être déplacé depuis le nord de l’Écosse au cours de la préhistoire.
Source:
www.sciencesetavenir.fr





