La naissance de l’abstraction ? On connait l’histoire : en 1911, Kandinsky trace au dos de son « Tableau avec cercle » ce communiqué de victoire : « le premier tableau abstrait ». Si l’on souhaite compléter le tableau, on ajoutera Malevitch et Mondrian, nous sommes toujours en 1911 et c’est toujours une histoire d’hommes. Mais transportons-nous quatre ans plus tôt. Si l’on vous dit 1907, l’aventure de l’art moderne, que répondez-vous ? « Les demoiselles d’Avignon » bien entendu ! Encore un homme, Pablo Picasso, qui peint ce qu’il a d’abord appelé « le bordel d’Avignon », l’année où Gauguin dénude également ses Tahitiennes archaïques, Derain ses Baigneuses, et Matisse son Nu bleu, souvenir de Biskra. Mais si l’on déplace notre regard de la France, et que l’on s’aventure en Suède, c’est une toute autre histoire qui se donne à voir : celle d’Hima af Klint, artiste à l’œuvre résolument colorée, peuplée de fleurs, d’arabesques et de formes géométriques, qui a su s’aménager un espace de liberté dans la société phallocratique de son temps.
A la croisée des mouvements occultes, mais aussi du folklore, des arts décoratifs et de la culture scientifique, son œuvre circule entre les sources avec une grande liberté et met en déroute le jeu des oppositions qui a structuré notre appréhension de l’art moderne. Exposée aujourd’hui en majesté au Grand Palais, Hilma af Klint, qui avait demandé à ce que ses œuvres soient rendues publiques vingt ans après sa mort, nous met en demeure de regarder à nouveaux frais le statut de l’œuvre, mais aussi de l’artiste, à partir d’une fluidité des sexualités et du genre en singulière résonnance avec notre culture contemporaine.
ouvrir crédits photoA l’occasion de l’exposition« Hilma af Klint – Les peintures du Temple (1906-1915) », qui est à découvrir au Grand Palais à Paris jusqu’au 30 août 2026, Patrick Boucheron s’entretient avec :
Pascal Rousseau, professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, mais aussi à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris où il enseigne notamment l’histoire des avant-gardes. Spécialiste de Robert Delaunay et de Marcel Duchamp, auquel vous avez consacré un livre chez Gallimard en 2024 sous-titré La magie de l’art, on lui doit aussi Hypnose. Art et hypnotisme de Mesmer à nos jours paru en 2020 aux Publications des Beaux-Arts, dans lequel il croise l’histoire de l’abstraction en peinture avec celle des cultures scientifiques et ésotériques. Elle n’en sort pas indemne, et le plus bel exemple reste l’œuvre d’Hilma al Klint – il dirigé le catalogue de l’exposition dont il est le commissaire et a signé en parallèle l’abécédaire Hilma af Klint de A à Z, également paru chez GrandPalais Rmn éditions.Damien Delille, maître de conférences en histoire de l’art contemporain à l’Université Lumière Lyon 2 et conseiller scientifique à l’INHA, où il s’intéresse notamment aux objets minoritaires, et plus spécifiquement à l’histoire de la mode et du vêtement — il est lauréat d’une bourse Henri Focillon de Yale pour une recherche sur le japonisme vestimentaire au XXe siècle. Mais ce qui l’amène à notre micro, c’est aussi une réflexion sur le troisième genre, étudiée dans sa thèse publiée par Bepols en 2021 sous le titre Genre androgyne. Arts, culture visuelle et trouble de la masculinité (XVIIIe – XXe siècle).
Et comme chaque semaine, Mathieu Potte-Bonneville nous envoie une Carte Postale, dans laquelle s’attarde sur les dispositions testamentaires laissées par l’artiste, pour se demander ce que la révélation post-mortem d’une œuvre, comme un message depuis l’au-delà, change à notre regard.
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ouvrir crédits photoL’intervention d’Elvan Zabunyan, sociétaire de l’émission
En fin d’émission, nos invités sont rejoints par Elvan Zabunyan, sociétaire de l’émission. Le temps de sa chronique, elle tisse un dialogue intuitif entre deux peintures de Hilma af Klint – le retable « X, 1 » et le tableau « IX-I, 1 » représentant deux cygnes en miroir – et les œuvres de deux peintres qu’elle apprécie beaucoup : Alma Thomas, considérée aujourd’hui comme l’une des figures emblématiques de l’abstraction aux Etats-Unis ; et Frank Bowling, qui a été l’un des principaux initiateurs du mouvement de l’art noir à New York à la fin des années 1960. Des comparaisons comme des propositions de déplacements, à l’image de ce que les artistes produisent en créant une mobilité, par exemple de l’abstraction vers la figuration, brouillant les pistes, échappant aux catégories dans lesquelles on les enferme parfois. Extraits :
« Parfois, par le regard, l’esprit peut se libérer et faire des jonctions inattendues, des jonctions qui sont formelles et esthétique mais qui, recontextualisées, ouvrent à de nouvelles formes de réflexions critiques. En cela, si j’ai voulu convoquer Alma Thomas en regard de Hilma af Klint, c’est qu’elles ont toutes deux transcendé dans leur art les catégories de genre avec l’ajout pour Thomas de la catégorie de race. Elle a joué un rôle actif dans la création de la première galerie d’avant-garde par une personne africaine-américaine dès 1943, la Barnett Aden Gallery à Washington et a été la première artiste noire à exposer au Whitney Museum of American Art en 1972. Dans le contexte des années 1960-1970, on attend d’elle de façon stéréotypée qu’elle peigne sa propre identité afin de rendre visible les éléments culturels qui divisent les communautés noires et blanches. Son choix est celui d’explorer le monde par l’abstraction et cela renforce le caractère exceptionnel de sa production » Elvan Zabunyan
ouvrir crédits photo« En 1964, Bowling peint des cygnes blancs sur des toiles en forme de losange. Il est alors une figure majeure de l’art par la puissance de ses réalisations, mais reste discriminé en raison de la couleur de sa peau. Quittant l’expressionnisme abstrait, il commence à intégrer des éléments du Pop Art dans sa peinture. D’une certaine manière, ses cygnes, qui selon moi, ressemblent de façon troublante à ceux de Hilma af Klint, sont parmi ces éléments Pop. Ils se détachent sur des bandes colorées, renforçant le caractère organique de l’animal qui semble engagé dans un combat avec sa propre vie. Sur la première peinture, les couleurs sont celles des drapeaux caribéens, africains ou panafricains. C’est avec le motif du cygne que Bowling commence à changer sa façon de peindre et sa palette. Il fait usage de couleurs lumineuses et sur cette toile en particulier » Elvan Zabunyan
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Les références de l’émission
L’exposition « Hilma af Klint – Les peintures du Temple (1906-1915) », dont France Culture est partenaire, est à découvrir au Grand Palais à Paris jusqu’au 30 août 2026. Le catalogue de l’exposition, dirigé par Pascal Rousseau, ainsi que l’abécédaire Hilma af Klint de A à Z, ont tous deux paru chez GrandPalais Rmn éditions.

Bibliographie sélective :
Damien Delille, Genre androgyne. Arts, culture visuelle et trouble de la masculinité (XVIIIe – XXe siècle), BrepolsOuverture dans un nouvel onglet, 2021Damien Delille, « Pour une histoire queer de l’art : récits alternatifs et expériences de déplacement », in Perspective – la revue de l’INHA : actualités de la recherche en histoire de l’art, 2022, 2, pp.229-248.Damien Delille, « Queer Mysticism: Elisàr von Kupffer and the Androgynous Reform of Art », in Between Light and Darkness – New Perspectives in Symbolism Research, Studies in the Long Nineteeth Century, vol. I, pp.45-57, 2014.Véronique Le Normand, Femme oiseau étoile – le roman d’Hilma, Paris, Actes Sud, 2026.Pascal Rousseau, Hypnose. Art et hypnotisme de Mesmer à nos jours, Paris, Publications de l’Ecole des Beaux Arts de Paris, 2020 (Prix Pierre Daix, 2020 ; Prix du Livre d’Art, 2021).Pascal Rousseau, Cosa Mentale. Art et télépathie au XXe siècle, Paris, Gallimard, 2015Pascal Rousseau, Arnauld Pierre, L’Abstraction, Paris, Citadelles et Mazenod, 2021.Julia Voss, Hilma af Klint. A Biography, traduit par Anne Posten, University of Chicago Press, 2022.
Musiques et archives diffusées pendant l’émission :
Quatre extraits du documentaire « La double vie d’Hilma af Klint » de Manuelle Blanc, Arte, 2025.Geneviève Fraisse sur August Strindberg dans « Une vie, une œuvre » sur France Culture, 1993. »Spirit of the sky » de Norman Greenbaum, 1970. »Queen » de Perfume Genius, 2014.Générique de fin sur « Wallpaper Pattern » de Death and Vanilla, 2019.

Source:
www.radiofrance.fr


