En 1985, était-il possible d’évoquer l’Argentine, son histoire, ses mythes, son imaginaire, sans en référer à Jorge Luis Borges ? L’auteur de L’Aleph régnait encore sur les lettres du Rio de la Plata, même s’il était au soir de sa vie.Crépuscule borgésien, mais aussi crépuscule d’une certaine idée de ce pays qui s’était longtemps considéré comme un pays prospère et accessoirement un bout d’Europe au milieu de l’Amérique latine. Dans ce récit sonore d’un monde finissant, la voix du maître argentin du fantastique alternait avec les interventions de l’écrivaine Alicia Dujovne-Ortiz.
Vieillesse, cécité et réflexion philosophique
Jorge Luis Borges évoquait sa vie quotidienne marquée par la cécité, son rapport à la littérature, à la mémoire et au temps. Il décrivait comment la perte progressive de la vue avait transformé sa perception du monde sans pour autant le conduire au désespoir. Ses réflexions prenaient souvent une tournure métaphysique, notamment lorsqu’il s’interrogeait sur l’existence de Dieu, l’infini, l’identité et le destin. Borges racontait « j’ai quelques jeunes amis, qui me pardonnent ma vieillesse et qui me donnent un peu de leur temps. J’ai définitivement perdu ma vue en tant que lecteur et écrivain en 1955. Alors, nous prenons par hasard un volume de Voltaire, de Montaigne ou de Flaubert et ils me le lisent. Je ne peux pas écrire non plus, il faut que je dicte, je ne suis donc jamais seul, je suis entourré ».
L’Argentine et son identité
L’Argentine s’est longtemps vue comme une extension de l’Europe en Amérique du Sud. Sa capitale, Buenos Aires, ville-port, fut construite par des vagues d’immigrants venus principalement d’Italie et d’Espagne à la fin du XIXᵉ siècle. Ces populations ont profondément transformé la culture, l’architecture et le caractère de la ville. Le quartier de La Boca, près du port, symbolise bien l’héritage italien, Alacia Dujone Ortiz ajoute « ce quartier génois correspond aux premiers mouvements migratoires qu’il y a eu en Argentine, il y a des maisons de marins dont le style est complètement différent du reste de Buenos Aires. Ce sont des maisons en tôle colorée parce qu’il y a eu un peintre, Quinquela Martín, un très mauvais peintre mais très connu, qui a décidé de tout colorer. C’est comme un carnaval, et il y a un côté en même temps très authentique dans ce mauvais goût éclatant ».
Dans les terres, la Pampa, immense plaine totalement plate a également façonné l’imaginaire national. Le gaucho y apparaît comme une figure centrale : cavalier libre, solitaire, fier, parfois violent, héritier de traditions espagnoles et andalouses. Cette figure nourrit à la fois la littérature et le mythe national.

Par Patrice de MéritensRéalisation Mireille Krauss et Jean-Louis BoissonnadeAvec Jorge Luis Borges (écrivain), Alicia Dujovne Ortiz (écrivaine) -La matinée des autres – Le crépuscule argentin de Don Luis (1ère diffusion : 29/01/1985)Edition web : Laurence Jennepin
Source:
www.radiofrance.fr


