Construire une ferme solaire sur une tourbière restaurée: l’idée peut sembler incongrue. Une étude de la British Ecological Society partagée par New Scientist suggère pourtant que ce projet pourrait bien réconcilier production d’énergie, protection du climat et biodiversité. Les résultats de cette expérimentation menée en Allemagne sont encore préliminaires, mais ils ouvrent une piste originale pour répondre simultanément à trois des grands défis de notre époque.
Les tourbières, ces zones humides végétales dans des milieux saturés en eau, sont loin d’être anecdotiques sur le plan climatique. Elles constituent le plus grand stock terrestre de carbone, en en contenant deux fois plus que l’ensemble des forêts de la planète.
Ces écosystèmes se sont constitués sur des millénaires, accumulant dans leurs sols gorgés d’eau une quantité gigantesque de matière organique non décomposée. Mais des décennies de drainage agricole ont profondément dégradé ces milieux d’une richesse exceptionnelle.
En clair, 95% des tourbières allemandes et 80% des tourbières britanniques ont été abîmées, asséchées par des fossés et des pompes dans le but d’en faire des champs cultivables. Une fois privées de leur eau, elles libèrent du CO₂ pendant des décennies, voire des siècles, à mesure que les micro-organismes décomposent le carbone ancestral qu’elles retenaient.
Un vrai défi économique
Réhumidifier ces terres est donc une priorité écologique évidente, mais c’est aussi un défi économique considérable. «On ne peut pas simplement dire: réhumidifions tout et rendons-le à la nature, souligne Hanna Rae Martens, chercheuse à l’Université de Greifswald, qui a travaillé sur cette étude. Il y a beaucoup de personnes sur ces terres qui ont besoin de revenus.» Les agriculteurs qui les exploitent ne peuvent pas se permettre de renoncer à leurs ressources sans compensation, et c’est précisément là qu’intervient le solaire.
Sur le site étudié, l’entreprise Wattmanufaktur a commencé dès 2020 à construire des routes en sable et en gravier qui ont progressivement coupé l’alimentation des fossés de drainage. L’eau a recommencé à s’accumuler, et l’ancien champ agricole est lentement redevenu une tourbière, entourant les panneaux solaires récemment installés.
Les chercheurs y ont rapidement recensé une diversité d’espèces d’oiseaux bien supérieure à celle des champs agricoles environnants. Si le nombre total d’espèces était comparable entre le parc solaire de 30 hectares et les deux prairies voisines, la nature de ces espèces différait radicalement.
Un paradis aviaire
Des enregistrements audio ont révélé que les champs n’abritaient que des espèces typiques des milieux ouverts. Le parc solaire, lui, accueillait à la fois des espèces de zones humides et des espèces forestières. Si vous êtes amateur de bêtes à plumes, sachez que des bergeronnettes grises, des bruants des roseaux et des hérons cendrés ont été observés aux côtés de pipits des arbres ou de moineaux friquets.
Plus surprenant encore, les panneaux solaires eux-mêmes semblent jouer le rôle d’arbustes, offrant des perchoirs de chasse pour certaines espèces. Le pipit farlouse, une petite espèce brune menacée en Allemagne, a d’ailleurs été photographié sur les panneaux.
Les obstacles économiques et réglementaires demeurent considérables. Installer des panneaux sur une tourbière exige des fondations plus profondes et contraint les chantiers aux seules périodes sèches, ce qui alourdit les coûts. Contrairement à l’agrivoltaïsme, type d’élevage où les cultures se poursuivent autour des panneaux, le modèle tourbière-solaire ne génère pour l’instant aucun revenu au-delà de la vente d’électricité.
Le Royaume-Uni a restauré 2.500 kilomètres carrés de tourbières, une superficie qui ne correspond qu’à un dixième des surfaces dégradées. L’Allemagne n’en est pas encore là et le modèle pourrait avoir «du mal à se développer à grande échelle sans incitation publique supplémentaire», alerte Catherine Waite, de l’Université de Cambridge. Les panneaux solaires sur tourbière ne résoudront pas tout, mais ils offrent une perspective rare: celle d’un usage du sol qui ne choisit pas entre produire de l’énergie, retenir du carbone et protéger la nature.
Source:
www.slate.fr


