Des « députés de Hachette » de 1947 aux « sénateurs de Hachette » de 2026, la même ombre plane sur les assemblées
Lors des débats à l’Assemblée nationale qui devaient aboutir au vote de la loi Bichet sur la distribution de la presse promulguée le 2 avril 1947, l’ombre de la Librairie Hachette planait au-dessus du Palais-Bourbon. Tout le monde savait que, pour empêcher la nationalisation de ses Messageries, la Librairie du boulevard Saint-Germain avait dépensé beaucoup d’argent, mis sur pied une entreprise concurrente et, surtout, obtenu le concours de parlementaires qui préparaient le nouveau texte de loi.
Les débats furent vifs en séance au point que le député communiste Fernand Grenier eut ce mot qui provoqua l’hilarité de l’hémicycle :
M. Bougrain, si vous êtes pressé d’aller dîner ce soir avec le représentant d’Hachette, vous pouvez quitter la salle !
Dans les travées, on se montrait du doigt les « députés d’Hachette » parmi lesquels Jacques Chaban-Delmas, François Mitterrand, Édouard Herriot et Robert Bichet étaient les plus actifs, aux côtés de Félix Gouin, de Robert Schuman, du colonel Félix ou d’Alfred Coste-Floret. On apprit plus tard que la « loi Bichet » avait été rédigée par les avocats de la Librairie Hachette dans les locaux de sa filiale, L’Exécutive, et que François Mitterrand s’était démené, comme ministre, pour faire payer 70 millions d’indemnités à une entreprise qui ne l’oublia jamais.
Alors que le « Programme commun de gouvernement de la gauche » de juin 1972 prévoyait la nationalisation des NMPP, celle-ci avait disparu des « 110 Propositions » du candidat socialiste à l’élection présidentielle de mai 1981. Quant à Jacques Chaban-Delmas, Président de l’Assemblée nationale après 1958, il demeura l’un des soutiens les plus actifs à une entreprise qui le mettait à l’honneur dans les journaux qui lui appartenaient.
Rappeler ces faits aujourd’hui n’a d’autre intérêt que de revenir sur ce qui s’est passé au Sénat le 10 juin 2026. La sénatrice socialiste Sylvie Robert et sa collègue du groupe LR Laure Darcos ont tenté d’ajouter dans le projet de loi sur le droit d’auteur un amendement prévoyant l’introduction d’une « clause de confiance » liant l’auteur à son éditeur.
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La rédaction de ce texte avait donné lieu à de nombreuses rencontres entre ces deux parlementaires et les auteurs et autrices des maisons d’édition Fayard, Grasset et Stock qui ont pris position, depuis des mois, contre la mainmise de Vincent Bolloré sur le groupe Hachette. De même, les sociétés d’auteurs et les éditeurs ont-ils été consultés afin de faire évoluer la loi sur le droit d’auteur et la moderniser. Dans l’ombre ou dans la coulisse, les émissaires du groupe Hachette ont tout fait pour empêcher l’introduction de cette clause de conscience qui leur fait horreur.
Même adoucie et euphémisée en « clause de confiance », l’idée que l’auteur et l’éditeur pourraient partager une relation humaine et que le premier ne serait pas automatiquement lié au repreneur d’une maison d’édition en cas de changement d’actionnaire a fait bondir Vincent Bolloré. Pour ce grand patron de droit divin, les auteurs et autrices de livres de fiction et d’essais de sciences humaines n’ont pas plus de droits que les concepteurs des Guignols de l’info ou les journalistes d’Europe 1 et du JDD obligés de quitter leur emploi ces dernières années.

Comme si l’histoire se mettait à bégayer, on a assisté, à la veille du vote au Sénat, à une mobilisation du groupe Hachette pour convaincre les sénateurs que l’amendement des deux sénatrices était l’antichambre du socialisme ou, pire, du totalitarisme, et qu’il fallait s’y opposer par tous les moyens. Dans l’entourage de Bruno Retailleau qui aura besoin de nombreux soutiens pour parvenir à l’Élysée, on n’a pas hésité à faire le siège de tous ceux et de toutes celles qui auraient pu se laisser convaincre par l’argumentation humaniste des deux sénatrices.
Le Syndicat national de l’édition, plutôt muet ces dernières semaines, s’est rallié finalement à la cause de son adhérent le plus puissant tout en déclarant qu’il se félicitait de voir aboutir les autres aspects de la proposition de loi. De même qu’il avait laissé passer la censure d’un auteur dans son magazine professionnel Livres Hebdo le 24 février 2026 sans élever la moindre protestation, de même a-t-il tenu à renouveler son soutien à Vincent Bolloré.
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Comme on le voit, le même lobbying qui avait permis, en février-mars 1947, aux « députés d’Hachette » d’empêcher la nationalisation des messageries de presse a permis aux « sénateurs d’Hachette », en juin 2026, d’empêcher l’adaptation du droit d’auteur français aux réalités du XXIe siècle.
Vincent Bolloré a pu, au mépris des auteurs et autrices qui avaient fait du catalogue de Fayard une référence dans le domaine des sciences humaines et sociales, le dénaturer et lui faire perdre l’essentiel de sa valeur.
Il a également licencié le PDG de la maison Grasset, Olivier Nora, provoquant le départ de plus de 250 auteurs et autrices qui, avec les 94 auteurs/autrices Fayard et les 150 auteurs/autrices Stock, forment aujourd’hui un ensemble de 500 auteurs et autrices qui refusent de cautionner une opération politique visant à installer à l’Élysée, dans un an, un président d’extrême droite. Si l’Histoire se répète et bégaie, à 80 ans d’intervalle, c’est parce que les mêmes causes provoquent les mêmes effets.
Qu’un groupe aussi puissant que la Librairie Hachette ait pu, en avril 1947, faire voter une loi aussi favorable à ses intérêts et empêcher, en juin 2026, la modification d’une autre loi limitant ses pouvoirs, pose un problème à la démocratie. Ce problème, tout le monde le connaît : c’est celui que la concentration des médias (de la presse écrite au livre en passant par la radio et la télévision) fait courir à nos institutions. Il est donc grand temps d’opposer aux « députés d’Hachette » et aux « sénateurs d’Hachette » le front du refus et de démanteler les groupes qui menacent la démocratie.
Jean-Yves Mollier
Crédits photo : Le Sénat (illustration, Jacques Paquier, CC BY 2.0)
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