De tout le vacarme consécutif à l’affaire Lyhanna, cette innommable tragédie survenue dans le Gers, de la litanie des commentaires entendus, des admonestations et des réprobations en tout genre, je ne retiens que ce chiffre qui glace le sang: toutes les trois minutes, en France, un enfant est victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle. 480 par jour. 175.200 sur une année. Vertigineux.
Ce chiffre, je n’arrive pas à l’assimiler. Il tourne dans mon esprit depuis des jours et des jours. En fait, je ne le comprends pas. Il est invraisemblablement élevé, si monstrueux, que le cerveau, comme asphyxié, ne parvient pas à saisir sa signification réelle. Il échappe à toute rationalité, il est l’expression d’une folie qui nous dépasse, nous terrasse, nous anéantit. Nous interroge. Nous questionne au plus profond de nous-mêmes.
Un serait déjà de trop. Mais le chiffre de 480 par jour apparaît comme une vision de l’enfer, un dérèglement total du bon sens et de la morale. Les crimes à caractère pédophile ont ceci de particulier qu’on ne peut pas se les figurer. Autant toutes les perversions des adultes, même les plus aberrantes, les plus incongrues, les plus scabreuses, peuvent trouver un écho en chacun de nous, même minime, un très vague et relatif sentiment de compréhension ou d’identification, autant celles infligées aux enfants nous entraînent dans la nuit noire de l’âme. Malgré tous nos efforts, elles nous demeurent incompréhensibles, comme échappées d’un autre monde.
La cruauté de l’être humain a beau être infinie, son appétence pour la violence dûment documentée, sa sauvagerie et sa barbarie parfaitement connues, cette bestialité, quand elle s’exerce sur les enfants, nous plonge dans des abîmes de perplexité qui nous laissent désemparés et sidérés. Encore plus lorsqu’il s’agit de ses propres enfants ou ceux proches de son cercle familial. Une nouvelle fois, on ne la comprend pas, on ne saisit pas par quels mécanismes un adulte peut arriver à commettre de telles monstruosités. Ce n’est pas une paresse de notre esprit, mais une impossibilité presque physique à se représenter cette violence.
Qu’il existe des pédophiles forcenés, des pervers irrécupérables, des êtres fascinés par l’attrait de l’inceste, je pourrais l’entendre si leur nombre se comptait par dizaines. Mais tel n’est pas le cas.
Quels chemins tortueux ceux qui la commettent empruntent-ils? Comment un adulte doué de raison, aussi minime soit-elle, peut-il s’abaisser à commettre ce sacrilège, la pire des abjections possibles? Quelle satisfaction en tire-t-il et, par la suite, une fois le crime commis, comment parvient-il à taire sa conscience, à vivre avec cette salissure chevillée à son âme? Surtout, comment est-il possible que cette espèce d’individu soit aussi nombreuse? Est-ce là un invariable de la condition humaine répandu à travers les âges et sous toutes les latitudes ou bien une contingence spécifique à notre époque?
Qu’il existe des pédophiles forcenés, des pervers irrécupérables, des êtres fascinés par l’attrait de l’inceste, je pourrais l’entendre si leur nombre se comptait par dizaines. Mais tel n’est pas le cas. Nous parlons ici de dizaines de milliers de personnes, peut-être plus, qui sont concernées. Aussi, au lieu de s’époumoner sur les moyens alloués à la justice, sur les insuffisances des uns et des autres, sur la lenteur de l’institution judiciaire, interrogations réelles mais finalement subalternes, ne serait-on pas plus avisé de réfléchir collectivement sur l’origine de ces pratiques afin de tenter, du mieux possible, de les circonscrire?
C’est le passage à l’acte qui m’interpelle. Que des adultes soient en proie à des déviances intérieures au sein desquelles les enfants occupent une place prépondérante, à l’extrême rigueur, je peux le concevoir. La sexualité revêt toujours une part d’ombre. Elle est une réponse à un instinct primaire, archaïque, d’où peut sourdre une infinité de fantasmes. La sexualité se situe à la limite des frontières du concevable, elle macère dans les marécages de notre inconscient, là où tout est permis, autorisé, encouragé même.
Mais, en ce qui concerne les actes pédophiles, comment le fantasme peut-il s’affranchir des barrières édictées par la morale et la civilisation, pour prospérer en plein jour et se concrétiser sans rencontrer de résistance capable de l’arrêter? Les enfants sont-ils donc devenus le nouveau terrain de jeu d’adultes, d’hommes dans une écrasante majorité, qui, vivant une sexualité étriquée ou simplement absente de leur vie, trouvent là une proie facile pour exulter à leur tour? Est-ce la solitude de leurs vies qui accélère ce processus? La pornographie en ligne? La dureté de la société? L’expression d’un mal-être généralisé, si profond qu’il en vient à brouiller tous les repères?
Nous sommes restés à l’écume des choses sans jamais nous interroger sur la fréquence de ces crimes. Peut-être que nous ne le pouvons pas.
On aura beau former des kyrielles de magistrats et leur donner tous les moyens nécessaires à l’exercice de leur fonction, si on ne prend pas ce mal par la racine, si on ne s’attaque pas à ses causes les plus profondes, ces crimes seront peut-être mieux appréhendés, plus régulièrement punis, mais ils existeront toujours. Ces derniers jours, j’ai entendu pérorer des commentateurs politiques, des juristes, des gendarmes, des magistrats, des avocats, mais à aucun moment des psychiatres ou des sociologues, voire des philosophes.
Comme si, au fond, ce n’était pas le crime en lui-même qui choquait, mais les manquements (bien réels) de l’institution judiciaire. Nous sommes restés à l’écume des choses sans jamais nous interroger sur la fréquence de ces crimes. Peut-être que nous ne le pouvons pas. À moins que, trop effrayés d’apporter une réponse à ce qui nous apparaît comme inconcevable, trop faibles pour affronter la vérité, celle d’une société en perte de vitesse où les pédophiles pulluleraient, nous préférons le brouhaha médiatique à l’introspection et à la réflexion. Avec le risque évident de voir le nombre d’enfants violentés s’envoler d’année en année…
Pour suivre l’actualité de ce blog, c’est par ici: Facebook-Un juif en cavale
Source:
www.slate.fr


