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Mehdi Charef, écrivain des marges et cinéaste du réel, est mort

Pour le grand public, son nom reste associé au Thé au harem d’Archimède, film sorti en 1985 et devenu l’un des jalons du cinéma français sur la banlieue. Mais avant l’image, il y eut le livre. Et c’est par la littérature que Mehdi Charef avait d’abord imposé une voix : celle d’un écrivain venu du béton, du bidonville, de l’usine, des cités de transit et des vies maintenues au bord du récit national.

Du bidonville à la littérature

Né en 1952 en Algérie, Mehdi Charef grandit à Ouled Charef et Maghnia avant d’arriver en France en 1962. Il connaît le bidonville de Nanterre, puis les cités de transit et les HLM. Fils d’un ouvrier, il travaille lui-même en usine, comme affûteur-fraiseur, de 1970 à 1983. Cette expérience, loin d’être un simple décor biographique, nourrira toute son œuvre : ses livres comme ses films racontent les enfances déplacées, les familles immigrées, la violence sociale, la honte, la débrouille, la tendresse et la dignité des humiliés.

Son entrée en littérature se fait avec Le Thé au harem d’Archi Ahmed, publié en 1983 au Mercure de France. Le roman paraît l’année de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, au moment où une génération d’enfants de l’immigration maghrébine commence à imposer sa présence dans le débat public. Le livre est souvent présenté comme l’un des textes fondateurs de ce que l’on appellera la « littérature beur », terme d’époque.

Le Thé au harem d’Archi Ahmed suit Madjid et ses amis, adolescents de banlieue pris entre chômage, petits trafics, désœuvrement, désir de fuite et impossibilité d’appartenir pleinement à un monde. Le Mercure de France présente le livre par une formule : « Thé à la boue, thé au béton. » Tout Mehdi Charef est déjà là : l’ironie du titre, la rugosité de la langue, la dureté sociale, mais aussi une énergie orale, une attention aux corps, aux gestes, aux silences.

En 1985, le roman devient Le Thé au harem d’Archimède, premier film de Mehdi Charef. Costa-Gavras l’aurait encouragé à réaliser lui-même l’adaptation de son livre. Le choix sera décisif : le film reçoit le Prix de la jeunesse à Cannes, le Prix Jean-Vigo, puis le César de la meilleure première œuvre. Il ouvre une voie dans le cinéma français, bien avant l’explosion médiatique des « films de banlieue » des années 1990. 

Les vaincus de l’histoire

Après ce premier livre, Mehdi Charef poursuit son travail littéraire au Mercure de France. Le Harki de Mériem, publié en 1989, aborde frontalement la question des harkis et des héritages douloureux de la guerre d’Algérie. La Maison d’Alexina paraît en 1999, puis À bras-le-cœur en 2006. À travers ces romans, l’écrivain prolonge une même attention aux vaincus de l’histoire, aux personnages que la société regarde mal ou ne regarde pas.

Son œuvre ne se limite pas au roman. En 2005, il signe 1962 – Le Dernier Voyage, pièce consacrée à la fin de la guerre d’Algérie. 1962 est à la fois l’année de l’indépendance algérienne, celle du départ vers la France, et celle d’un arrachement qui traverse plusieurs générations.

Après une longue période où le cinéma semble avoir pris le dessus, Mehdi Charef revient fortement à la littérature avec Hors d’atteinte. Rue des Pâquerettes, publié en 2019, marque ce retour. Le livre revient sur son arrivée en France, à l’âge de 10 ans, dans le bidonville de Nanterre. Cette fois, Charef regarde de face l’enfance qu’il avait souvent transposée, déplacée, fragmentée dans ses œuvres précédentes.

Avec Vivants en 2020, puis La Cité de mon père en 2021, il construit une trilogie de l’enfance et de l’adolescence. Rue des Pâquerettes revient au bidonville, Vivants poursuit le récit dans la cité de transit, La Cité de mon père s’installe dans le HLM attendu, désiré, presque rêvé par la famille.  Il ne s’agit plus seulement de raconter la banlieue, mais de restituer les lieux successifs d’une vie immigrée : la baraque, le transit, l’immeuble, les boîtes aux lettres, les escaliers, le père qui cherche son nom, la mère qui tient la maison, les enfants qui apprennent à survivre entre plusieurs mondes.

En 2023, La Lumière de ma mère prolonge ce travail de mémoire. Après avoir rendu hommage au père, Mehdi Charef consacre un livre à sa mère, figure déjà présente dans ses ouvrages précédents. Il y raconte une femme marquée par la misère, le départ, le soin des siens, la cuisine, la fierté et le désir d’échapper à une condition imposée. 

Parallèlement, Mehdi Charef a bâti une filmographie. Après Le Thé au harem d’Archimède, il réalise notamment Miss Mona, Camomille, Au pays des Juliets, Marie-Line, La Fille de Keltoum, Cartouches gauloises ou encore Graziella. Il filme des figures marginales, des femmes blessées, des immigrés, des exclus, des êtres qui cherchent une place. Son cinéma, comme ses livres, refuse le spectaculaire facile : il préfère les failles, l’attente, la fatigue, les petites résistances.

Mehdi Charef laisse une œuvre fidèle aux lieux et aux êtres dont elle est née : immigrés, ouvriers, enfants trop vite grandis, femmes invisibles, humiliés de l’histoire. Par ses romans comme par ses films, il n’a pas seulement raconté la banlieue : il lui a donné une langue, des visages et une mémoire.

Crédits photo : Mehdi Charef (© Maya Mihindou, Hors d’atteinte)

Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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