Le projet de recherche multidisciplinaire initié par la ville de Barcelone dans l’abbaye de Santa Maria de Pedralbes rappelle celui qui est mené depuis plusieurs années dans le monastère royal de Santes Creus, à une centaine de kilomètres de Barcelone, déjà évoqué par Sciences et Avenir. À la différence que Pedralbes n’a subi aucun pillage au cours de son histoire, une exception qui promet de pouvoir étudier une nécropole réputée intacte. Dans la mesure où l’abbaye a été fondée par la reine Elisenda et qu’y ont été enterrées des femmes de sa famille, les sépultures promettent d’apporter des informations primordiales sur la santé, les vêtements, les habitudes alimentaires et peut-être même l’apparence physique de cette communauté de l’élite médiévale.
L’abbaye est destinée à l’ordre des Clarisses
Née à Barcelone vers 1292, Elisenda de Montcada i de Pinós épousa vers l’âge de 30 ans le roi Jacques (Jaume) II d’Aragon, dit le Juste, qui mourut cinq ans plus tard. Elle eut tout de même le temps de fonder en 1326, avec son soutien, une abbaye destinée à l’ordre des Clarisses. « Après la mort du roi, elle s’installa dans le palais attenant, d’où elle continua d’exercer une influence politique et sociale pendant les 37 dernières années de sa vie, tout en entretenant un lien étroit avec la communauté, écrivent les chercheurs dans un communiqué. Son parcours fait donc de Pedralbes un site incontournable pour comprendre le pouvoir, le patronage et le rôle des femmes de la haute noblesse au 14e siècle. »À sa mort en 1364, la reine fut inhumée dans l’église abbatiale. Son imposant monument funéraire, construit autour d’un sarcophage, représente la défunte à la fois en tant que reine (côté église) et vêtue de l’habit monacal (côté cloître). Cette sépulture fait partie des huit ouvertes par les archéologues.

Le tombeau de la reine Elisenda est encastré dans le mur séparant l’église abbatiale et le cloître. Crédits : Ajuntament de Barcelona
La reine était sans doute vêtue de l’habit monastique
Ces derniers ont d’abord procédé à des examens par caméra endoscopique afin de déterminer le contenu des sarcophages. Ils les ont ensuite modélisés en 3D pour les documenter avant et après la fouille.La sépulture d’Elisenda contient, enfermés dans un petit coffret en bois, les restes d’une femme dont il faudra confirmer par analyse ADN qu’il s’agit de la reine. D’après les premières observations, cette femme âgée d’environ 70 ans était plutôt grande pour l’époque (plus d’1,60 mètre) ; des fragments textiles laissent entendre qu’elle était vêtue d’une tenue austère rappelant l’habit monastique, même si un morceau de soie dorée ajoute une touche luxueuse à l’inhumation. Elle portait donc sans doute deux robes différentes, en plus d’une chemise de nuit en guise de sous-vêtement.

Le coffret contenant les restes de la reine Elisenda a été ouvert en laboratoire après scan 3D et radiographie. Crédits : Ajuntament de Barcelona
Abbesses, religieuses et laïcs autour de la reine
Pour ce qui est des autres sépultures, le contenu mis au jour ne correspond pas toujours aux noms indiqués sur les épitaphes. Les chercheurs avaient sélectionné les sarcophages de six femmes et d’un homme ; des nobles de la famille ou proches de la reine (les deux premières abbesses de Pedralbes : Sobirana d’Olzet et Francesca Saportella, et les religieuses Elionor de Pinós, Constança de Cardona et Beatriu de Fenollet), et deux laïcs : le chevalier Artau de Foces et Romia de Sarrià.
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Les sépultures abritent des inhumations secondaires
La logique voudrait qu’à un nom corresponde un corps, mais ce n’est pas le cas à Pedralbes, comme l’ont constaté les archéologues, qui en déduisent que certaines sépultures ont été ouvertes après leur scellement initial pour y enterrer d’autres personnes. D’ailleurs, précisent-ils, ces tombeaux, assez petits, sont en réalité des ossuaires et correspondent donc à des inhumations secondaires : « Les défunts ont d’abord été enterrés provisoirement à un endroit que nous n’avons pas identifié, mais qui est mentionné dans les sources écrites sous le nom de pourrissoir. Puis, au bout d’un an ou deux, ils étaient définitivement transférés vers leur tombe, mais nous n’en savons pas beaucoup plus sur la manière dont ce processus se déroulait. »

Préparation de la sépulture de Constança de Cardona avant scan 3D et ouverture. Crédits : Ajuntament de Barcelona
Des tombeaux familiaux ?
Dans la tombe du chevalier Artau de Foces, représenté sur son gisant avec son épouse, les archéologues ont ainsi découvert des ossements appartenant à cinq individus : deux femmes et trois nourrissons. Même nombre dans celle de Romia de Sarrià, ce qui laisse supposer qu’il puisse s’agir dans les deux cas de tombeaux familiaux et non de sépultures individuelles comme on le pensait naïvement.Plus étonnant encore, dans la tombe attribuée à Francesca Saportella, nièce de la reine Elisenda et deuxième abbesse de Pedralbes, reposaient au moins neuf individus qui ne semblent avoir aucun rapport avec elle. On y distingue en effet quatre crânes masculins présentant des blessures par arme blanche, ainsi qu’un torse momifié de femme abritant encore un fœtus âgé de 20 à 23 semaines. Les chercheurs comptent sur les nombreux documents joints à cet étrange assemblage (des morceaux de parchemin, divers objets de dévotion, des fragments de textiles) pour comprendre cette sépulture qu’il considère d’emblée comme la plus complexe de toutes.

Crâne momifié d’une jeune femme mis au jour dans la tombe du chevalier Artau de Foces. Sa longue chevelure s’est également conservée. Crédits : Ajuntament de Barcelona
Offrandes florales et soins corporels
Sur les ossements comme sur les textiles, des restes végétaux ont pu être récupérés. Les analyses polliniques ont révélé l’utilisation multiple de plantes dans le cadre funéraire en tant qu’offrandes ou pour la préparation des corps : « des offrandes florales composées d’ombellifères et de légumineuses, mais aussi des plantes aromatiques telles que le romarin et le myrte », indiquent les chercheurs. Pour ce qui est des soins funéraires, ils relèvent l’utilisation probable d’armoise et de rosacées.
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Rétablir les identités
Le cas d’une jeune femme a fortement frappé les archéologues, car ses cheveux se sont étonnamment bien conservés ; ils notent même que l’on a cherché à préserver autant que possible son apparence : « Elle est restée intacte au bout de six siècles. Elle a une immense chevelure qui tombe en queue de cheval, et des dents parfaites. C’était une très belle jeune fille. On lui a fait subir un traitement pour la préserver. Des tiges ont été placées dans son abdomen pour maintenir sa silhouette, de sorte que ses hanches ne sont pas désarticulées. »Les chercheurs espèrent désormais arriver à déterminer, grâce à des analyses ADN, l’identité des 25 individus mis au jour. Ils cherchent surtout à confirmer ou à établir leur ascendance et leurs liens de parenté, mais aussi à reconstituer le génome de la reine afin de savoir à quoi elle ressemblait.
Source:
www.sciencesetavenir.fr


