
« Les technologies sont vraiment fondues dans le design des lunettes »
Sciences et Avenir : Vous faites le constat d’un retour en grâce des lunettes connectées. Mais, déjà, qu’appelle-t-on « lunettes connectées » ?
Martin Biéri : Ce sont des lunettes permettant de se connecter à un réseau de communication et qui peut recevoir, traiter et envoyer des données. Les modèles actuels sont notamment connectés au smartphone. Concrètement, on parle de dispositifs de captation vidéo, audio, de micros, de haut-parleurs, on parle d’être connecté à Internet, de pouvoir interroger une intelligence artificielle (IA).
Quelles différences entre les Google Glass d’hier et ce que propose Meta aujourd’hui, et bientôt Google à nouveau ?
Martin Biéri : L’une des grandes différences est que l’IA est intégrée et que l’on peut l’interroger directement, par exemple en demandant le nom d’une fleur que l’on vient de prendre en photo. Si on parle des lunettes connectées de Meta, on active le système d’IA en disant « Hey Meta ». Sinon, le reste existait déjà.
Un autre changement réside dans le fait que les technologies sont vraiment fondues dans le design des lunettes. L’aspect « connecté » n’est pas très identifié ni identifiable. Les Google Glass avaient, elles, un aspect particulier, avec un petit écran bien visible par-dessus les branches. De la même manière, les lunettes connectées qui sont disponibles en Europe n’ont pas – pour l’instant – d’écran intégré (le modèle Ray-Ban Display en a un mais n’est pour l’instant disponible qu’aux Etats-Unis, ndlr).
Qu’est-ce qui a motivé cette publication de la Cnil appelant à la vigilance ?
Martin Biéri : Nous avions fait un premier travail de veille sur les lunettes connectées à l’époque des Google Glass. Mais ce produit, censé être une révolution, n’a finalement jamais connu de succès auprès du grand public.
Ce n’est plus le cas depuis deux ou trois ans. Et ce qui nous fait réagir, justement, c’est non seulement l’intégration de l’IA dans ces accessoires, mais aussi le fait qu’ils se vendent : on parle de 7 millions d’exemplaires vendus l’année dernière (dans le monde en 2025, ndlr), seulement pour les lunettes Meta, qui sont le fruit d’une association avec Ray-Ban et Oakley, deux marques qui se vendent déjà énormément.
Or, les Google Glass soulevaient déjà des questions de protection de la vie privée. Cette appétence nouvelle pour ce type d’accessoire, son déploiement dans l’espace public s’accompagne donc d’enjeux auxquels nous devons apporter certaines réponses : concernant l’information des personnes sur le fait d’être prises en photo ou filmées (et le risque que cela puisse se faire à leur insu), de capter du son, de savoir ce qui est fait des données personnelles lors de l’utilisation de ces lunettes…
Margaux Schaeffer : Nous ne pouvons pas intervenir trop en amont des innovations. Il faut attendre les usages concrets qui vont se développer pour adopter une position qui à la fois soit adaptée à ces usages et définisse de manière claire et utile les lignes rouges à ne pas franchir .
Certains problèmes que vous soulevez existent avec d’autres objets connectés ; sont-ils amplifiés par le fait qu’il s’agisse, ici, de lunettes ?
Martin Biéri : On peut faire une comparaison. Le smartphone voit ce que je lui donne à voir, c’est-à-dire que je le sors de ma poche et je fais le geste de prendre une photo. Mais il ne capte pas de manière continue ce qui se passe. Les lunettes, elles, peuvent voir tout ce que je vois, puisqu’elles sont constamment sur mon nez. Elles peuvent ainsi capter tout ce que je regarde. Ce caractère continu a des implications en termes de surveillance.
« Un sentiment de surveillance »
Est-ce la première fois qu’un objet connecté permet ce genre de choses ?
Martin Biéri : Je pense aux assistants vocaux (les boîtiers Google Home ou Amazon Echo, ndlr), sujet sur lequel nous avions travaillé il y a quelques années. Leur diffusion dans des espaces publics, dans des espaces partagés ou même dans les foyers, posait la question de l’information des personnes sur la présence dans une pièce d’un tel dispositif d’enregistrement.
Ces appareils restaient repérables, avec un design particulier, même s’ils étaient discrets. En revanche, si vous n’avez jamais entendu parler de lunettes connectées, il est assez difficile de faire la différence avec de simples lunettes à la mode. Certains fournisseurs ont prévu des LED qui s’allument quand les lunettes enregistrent, mais l’on a pu constater des détournements (des tutoriels facilement accessibles en ligne pour masquer ce voyant) ou des conditions dans lesquels cette LED n’est pas toujours bien visible (forte luminosité, par exemple).
Margaux Schaeffer : Les dispositifs permettant de capter des données dans l’espace public se multiplient : caméras, capteurs sonores, caméras embarquées sur les véhicules mais aussi des caméras installées devant les logements, des caméras de sécurité… Ils participent d’un sentiment de surveillance. On passe une étape supplémentaire avec ces lunettes connectées dans la mesure où n’importe quelle personne, d’une manière totalement non contrôlée, peut exercer cette surveillance, puisque cet équipement est vendu chez les opticiens comme des lunettes classiques, avec des verres correcteurs.
Reste-t-il des aspects à approfondir concernant ces dispositifs, pour voir jusqu’où vont certaines des fonctionnalités ?
Margaux Schaeffer : Sur le plan juridique, il nous manque des informations sur les traitements qui sont mis en œuvre avec les données captées. Existe-t-il un accès à ces données ? Est-ce qu’elles remontent sur le serveur du fournisseur (par exemple Meta) ou non ? En savoir plus sur ces aspects est nécessaire pour affiner notre analyse juridique.
Source:
www.sciencesetavenir.fr


