Un dispositif que l’éditeur présente comme une « exobiographie », à la mesure d’un auteur qui a fait de sa vie publique une matière littéraire, politique et médiatique — au prix d’admirations durables, mais aussi de controverses tenaces.
Un auteur façonné par la scène publique
Plon annonce une cinquantaine de portraits, consacrés à des figures illustres ou inconnues, à celles et ceux qui ont compté dans la vie de Bernard-Henri Lévy. L’éditeur décrit un livre « mené à bride abattue », picaresque, parfois drôle, et « profondément intime », où la littérature resterait la boussole d’une vie d’engagements et de combats.
Depuis près d’un demi-siècle, Bernard-Henri Lévy occupe une place singulière dans le paysage français : écrivain, philosophe, chroniqueur, cinéaste, homme de réseaux et d’interventions internationales. Il est l’un des rares auteurs dont le nom fonctionne presque comme une marque publique, réduit à trois initiales – BHL – capables de susciter immédiatement l’adhésion, l’agacement ou le rire.
Né en 1948 à Béni Saf, en Algérie, Bernard-Henri Lévy s’impose dans les années 1970 avec le mouvement des « nouveaux philosophes ». La publication de La Barbarie à visage humain, chez Grasset en 1977, le fait entrer dans le débat intellectuel par la grande porte : le livre dénonce les illusions révolutionnaires et entend repenser l’antitotalitarisme après les crimes du XXe siècle.
Il publie des romans, des récits, des essais philosophiques, des textes sur le judaïsme, Sartre, Baudelaire, les guerres contemporaines ou Israël. Le Diable en tête, en 1984, reçoit le prix Médicis. Les Derniers Jours de Charles Baudelaire, en 1988, reçoit le prix Interallié. Depuis, son œuvre alterne livres d’intervention, méditations personnelles et récits de terrain.
La publication annoncée chez Plon marque aussi un déplacement symbolique. Le nom de Bernard-Henri Lévy reste fortement associé à Grasset, maison qui a publié plusieurs de ses livres majeurs, de La Barbarie à visage humain à Nuit blanche, paru en 2025, et vendu à 7154 exemplaires, selon Edistat.
La Guerre sans l’aimer
Dans ses livres comme dans ses films, il a souvent construit son identité d’écrivain autour de lieux de crise et de figures tutélaires.
La Bosnie, d’abord, occupe une place centrale dans son récit public. Dans les années 1990, il se rend à Sarajevo et co-réalise Bosna !, film de combat consacré à la guerre en Bosnie-Herzégovine. Plus tard, il intervient sur la Libye, qu’il raconte dans La Guerre sans l’aimer, journal d’un écrivain au cœur du printemps libyen. Plus récemment, il a consacré plusieurs films et interventions à l’Ukraine, dont Slava Ukraini, sorti en 2023.
Il revendique une présence physique sur les fronts, une capacité à voir, témoigner, convaincre, parfois influencer. C’est aussi ce qui nourrit une partie des critiques : son rapport au pouvoir politique, sa proximité avec les dirigeants, son goût de la scène et sa volonté d’agir sur les événements.
À ces reproches s’ajoute une autre constante de sa réception : ses films, ses pièces et certains de ses livres ont souvent été accueillis par des moqueries ou des critiques sévères, visant autant leur dimension esthétique que la place centrale qu’il s’y donne.
Une figure contestée
Les critiques commencent tôt. Dès les années 1970, les « nouveaux philosophes » suscitent des réactions sévères d’intellectuels de la génération précédente. Gilles Deleuze attaque leur rapport aux médias et aux concepts. Pierre Vidal-Naquet et Cornelius Castoriadis s’en prennent ensuite aux erreurs et approximations qu’ils reprochent à certains textes de BHL.
En 1981, L’Idéologie française provoque une nouvelle tempête, notamment après les critiques de Raymond Aron, qui conteste la lecture de l’histoire française proposée par BHL.
Ces reproches ne relèvent pas seulement du désaccord politique. Ils portent sur la méthode : usage des références, rapidité des rapprochements, goût des formules, puissance médiatique d’un intellectuel accusé par ses adversaires de préférer l’effet à la démonstration. Ses défenseurs y voient au contraire une pensée d’intervention, assumant la vitesse du monde et refusant l’isolement académique.
Plus tard, l’affaire Botul devient l’un des épisodes les plus commentés de cette réputation. Dans De la guerre en philosophie, Bernard-Henri Lévy cite Jean-Baptiste Botul, philosophe fictif inventé par le journaliste Frédéric Pagès. L’erreur déclenche un flot de moqueries durable.
Sa présence dans le débat s’est aussi institutionnalisée avec La Règle du jeu, revue fondée par Bernard-Henri Lévy en 1990, dans le sillage de la chute du mur de Berlin. Publiée par Grasset, elle s’est donnée pour terrain la littérature, la philosophie, la politique et les arts, avec une forte ouverture internationale.
Le cas libyen, point de fracture
Parmi les controverses politiques, la Libye reste l’un des points les plus sensibles. En 2011, Bernard-Henri Lévy joue un rôle de passeur entre des représentants de l’opposition libyenne et Nicolas Sarkozy, alors président de la République. Il défend l’intervention occidentale contre le régime de Mouammar Kadhafi et raconte ensuite cette séquence dans La Guerre sans l’aimer.
Pour ses soutiens, cette intervention répondait à l’urgence de protéger Benghazi et d’empêcher un massacre. Pour ses critiques, elle symbolise au contraire les limites de l’intellectuel interventionniste : un engagement moral très fort, mais peu soucieux des conséquences à long terme. La chute de Kadhafi a été suivie d’un effondrement durable de l’État libyen, de guerres internes et d’un chaos régional qui pèsent encore sur l’analyse rétrospective de cette séquence.
Plon promet le miroir d’une époque. La formule convient à Bernard-Henri Lévy, mais elle vaut aussi contre lui. Depuis les années 1970, BHL accompagne les mutations de la vie intellectuelle française : effacement du modèle sartrien, montée de l’intellectuel médiatique, guerres humanitaires, défiance envers les élites, polarisation des débats.
Il en a été l’un des visages, parfois l’un des accélérateurs. Aucun de ses livres ne paraît tout à fait seul : chacun arrive avec le personnage public, le costume blanc, les fidélités, les inimitiés, les formules et les procès en narcissisme.
Les Mémoires provisoires devront donc tenir une ligne délicate : s’ils ne racontent que la légende, ils reconduiront les critiques anciennes ; s’ils acceptent les contradictions, ils pourraient devenir autre chose qu’un monument personnel – le récit d’un écrivain qui aura voulu, pendant cinquante ans, peser sur son temps.
Crédits photo : Bernard-Henri Lévy en 2024 (Marc Roussel, CC BY 4.0)
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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