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Pénélope Bagieu et Emil Ferris : la bande dessinée comme territoire d’émancipation

Avant même de rencontrer Emil Ferris, Pénélope Bagieu avait été saisie par son œuvre. En découvrant Moi, ce que j’aime, c’est les monstres (trad. Jean-Charles Khalifa), l’autrice française dit avoir vu surgir « quelque chose » qu’elle n’avait jamais rencontré en bande dessinée.

« Je n’avais jamais rien vu qui ressemblait à ça », raconte-t-elle. D’abord, le dessin : « Quelle merveille de précision, de talent, mais aussi d’expressivité, de réussir à rendre à la fois des choses très réalistes et en même temps folles. » Lorsque l’album reçoit le Fauve d’or à Angoulême, alors qu’elle siège dans le jury, son choix lui paraît presque évident.

Des livres qui circulent malgré tout

La question du lecteur traverse ensuite l’échange. Emil Ferris pense notamment à ceux qui grandissent dans des environnements où la différence devient suspecte : jeunes lecteurs queer, adolescents issus de communautés très conservatrices, enfants à qui l’on apprend très tôt à se méfier de ce qui sort du cadre.

EXPO – Emil Ferris : les monstres ont pris leurs quartiers à Amiens

Son livre a pris, avec le temps, une dimension qu’elle n’avait pas forcément anticipée. Certains lecteurs se le transmettent discrètement, comme un volume à faire passer de main en main, malgré les obstacles, les interdictions ou les regards désapprobateurs.

La conversation glisse alors vers les livres bannis dans certaines bibliothèques américaines. Pénélope Bagieu connaît elle aussi cette réalité. L’édition américaine de Culottées a fait l’objet d’adaptations pour faciliter sa présence dans les bibliothèques scolaires : des images retouchées, un récit absent d’une version destinée au jeune public. « J’ai fait confiance à un éditeur qui connaît son pays mieux que moi », explique-t-elle.

Pénélope Bagieu

Ces précautions n’ont pas suffi partout. L’autrice préfère en rire : « Maintenant, si tu t’es pas fait bannir ton livre aux États-Unis, t’as raté ta vie quoi. »

La bande dessinée et ses malentendus

Les deux créatrices constatent aussi l’écart de perception entre la France et les États-Unis. Pour Pénélope Bagieu, le lectorat français accepte plus volontiers qu’un adulte lise de la bande dessinée. Emil Ferris abonde : dans son pays, les comics et romans graphiques restent parfois regardés avec méfiance lorsqu’ils s’adressent à des adultes.

Les lignes bougent, portées par des œuvres capables de parler à plusieurs générations. Mais les incompréhensions persistent. Ferris raconte avoir reçu des messages de lecteurs choqués par la présence de nudité dans son livre, après l’avoir acheté pour leurs enfants. Une réaction qui la laisse perplexe, et qu’elle choisit d’accueillir avec humour.

Emil Ferris
Emil Ferris

Prendre les enfants au sérieux

L’enfance forme un autre point de rencontre entre les deux autrices. Interrogée sur son travail destiné aux jeunes lecteurs, Pénélope Bagieu revient sur Roald Dahl, dont les livres l’ont durablement marquée. L’écrivain britannique, souligne-t-elle, partait du principe que les enfants peuvent affronter des émotions complexes.

« Les enfants peuvent encaisser la peur, et l’horreur, et les adultes qui leur veulent pas de bien. » Ce refus d’édulcorer le monde lui donnait, jeune lectrice, le sentiment d’être respectée : « Ça me faisait me sentir prise au sérieux. »

Dessiner pour l’enfance lui paraît d’autant plus exigeant que certaines images accompagnent une vie entière. « Je trouve qu’il y a une responsabilité », confie-t-elle, en évoquant les illustrateurs qui ont façonné son imaginaire.

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Cette idée rejoint le cœur du travail d’Emil Ferris. Dans Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, les créatures inquiétantes ne sont jamais de simples figures d’effroi. Elles offrent une manière de regarder le monde autrement, du côté de celles et ceux qui se sentent différents, déplacés ou rejetés.

À Amiens, la conversation aura donc moins porté sur les monstres que sur ce qu’ils révèlent : la peur, l’exclusion, mais aussi la puissance d’un récit lorsqu’il refuse les simplifications. Et cette capacité propre à la bande dessinée d’offrir un refuge à ceux qui cherchent encore leur place.

Crédits photos : ActuaLitté, CC BY SA 4.0

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Par Inès LefoulonContact : il@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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